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Celui qu’on attendait

par Hamid Barrada

Aucun doute, c’est le geste de l’année : ce journaliste irakien qui balance ses chaussures à la figure de George W. Bush, venu à Bagdad faire ses adieux au pays qu’il a détruit. Les images de la scène ont fait le tour de la planète. Les mots du journaliste aussi : « Voici notre baiser d’adieu, espèce de chien ! » Bush a esquivé les deux projectiles, gardé son humour, mais n’a pas empêché le message de passer.

Instantanément, le journaliste intrépide, Mountazar Zaïdi (dont le prénom signifie « celui qu’on attend »), est entré dans la légende sur les bords de l’Euphrate et au-delà. « Il a fait ce que tous les Arabes rêvaient de faire », entend-on partout. Les commentaires adressés à Al-Jazira ont atteint un chiffre record, supérieur au nombre de réactions qui ont suivi le 11 Septembre. La paire de chaussures, taille 44 (c’est Bush qui a fourni le détail), est célébrée dans des poèmes (de bonne facture). Une chaîne de télévision a organisé une vente aux enchères virtuelle : un Irakien offre 250 000 dollars, un Saoudien 10 millions ! Dans les manifestations de solidarité qui éclatent dans les villes irakiennes (sunnites et chiites), mais aussi à Damas, Amman ou Le Caire, on arbore une godasse désormais symbole révolutionnaire.

 Que sait-on de Mountazar Zaïdi ? Vingt-neuf ans, chiite, sympathies communistes, portrait de Guevara dans sa chambre, patriote intransigeant, il tenait à signer ses reportages « de Bagdad occupé ». Al-Baghdadiya, la chaîne qui l’emploie, indépendante, appartient à un homme d’affaires et émet à partir du Caire. Son coup était prémédité. Il haïssait Bush et rêvait de lui exprimer son mépris de la manière la plus expressive. Que risque-t-il ? Sept ans et demi de prison. Mais l’affaire embarrasse le gouvernement de Nouri al-Maliki. Un détail essentiel : une tribu prestigieuse revendique le journaliste comme l’un des siens et a intercédé en sa faveur auprès de la tribu de Maliki…

Pourquoi un tel retentissement ? Le geste est spectaculaire et il a permis aux Arabes de se défouler. Paralysés par l’impuissance, plongés dans le ressentiment, les Arabes se consolent comme ils peuvent. Sa portée politique, selon cette analyse couramment entendue, est dérisoire. Un confrère (marocain) se fait assassin : « Notre héros reste désespérément arabe : à trois mètres, il n’a pas été capable d’atteindre sa cible ! »

Voici une explication qui n’est peut-être pas seulement une vue (ou un vœu) de l’esprit. Mountazar Zaïdi a touché l’opinion parce qu’il a incarné, l’espace d’un instant, une autre manière de faire de la politique. Depuis le 11 Septembre, on n’a le choix, dans le vaste monde arabo-musulman, qu’entre Oussama Ben Laden et George W. Bush. La « guerre contre le terrorisme » menée par les États-Unis n’a généré comme riposte crédible et efficace que le tout-violence et les kamikazes djihadistes. Et les peuples qui ne trouvent leur compte ni dans un camp ni dans l’autre se tiennent dans l’expectative. D’où le silence de la « rue arabe ».

Le 14 décembre, on a assisté à une nouvelle expression politique. Originale, personnelle, surréaliste, mais surtout en rupture avec le mode ordinaire de l’action : la violence. C’est ce que Mountazar n’a pas fait qui devrait retenir l’attention : il n’a pas tiré une balle et ne s’est pas fait sauter. Il a exprimé sa rage contre Bush d’une manière somme toute pacifique, civilisée. Et il a fait mouche. Après tout, les Américains qui ont voté Obama n’ont pas fait autre chose.

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