Où va le foot maghrébin ?

L'Algérie est la seule équipe maghrébine qualifiée pour le Mondial. © AFP

L’Algérie fête sa troisième qualification pour le Mondial, après vingt-quatre ans d’absence. Mais la Tunisie et le Maroc – quatre participations chacun – restent à la maison. Les Fennecs, qui ont raté leur entrée dans la compétition (0-1 contre la Slovénie) sont donc les seuls à représenter le Maghreb...

Le football maghrébin, qui a écrit quelques-unes des plus belles pages du football continental, est représenté par un seul pays à la Coupe du monde 2010. Comme en 2002 et en 2006. Mais cette fois, il ne s’agira pas de la Tunisie, qui a participé aux trois derniers Mondiaux, ni du Maroc, présent en 1994 et en 1998, mais de l’Algérie, qui a quitté la scène en 1986 à l’issue d’un Mondial mexicain très moyen (un point en trois matchs).

Les Fennecs, qui avaient raté les CAN 2006 et 2008, étaient donnés pour moribonds il y a encore deux ans. Ils se sont pourtant qualifiés en novembre 2009 pour la troisième fois de leur histoire au terme d’un incroyable mano a mano avec l’Égypte. Seul représentant du football arabe en Afrique du Sud, le onze algérien est une équipe compacte, sans génies ni stars. Une sélection de baroudeurs éparpillés dans les championnats européens et arabes qui fonctionne à l’orgueil. Un groupe de guerriers, comme on les aime au pays des Aurès.

Ce qu’ a réalisé l’entraîneur Rabah Saadane relève de l’exploit. Après avoir vécu des années fastes entre 1982 et 1990, le football algérien avait sombré, à l’image de la nation. Sa résurrection tient du miracle. Mais ce qui interpelle avec les coéqui­piers de Karim Ziani, ce sont moins les circonstances de leur qualification que le comportement qu’ils ont affiché au cours des premiers mois de l’année 2010.

La solidarité des Algériens

Les Algériens ont abordé la CAN angolaise avec dilettantisme. Après une préparation bâclée, ils sont entrés dans le tournoi de la pire des façons, en chutant lourdement contre le Malawi. Ils ont réussi à s’extirper péniblement d’un groupe faible au terme de deux matchs d’un ennui mortel contre le Mali et le pays hôte. Avec un seul but marqué en trois rencontres, un niveau de jeu consternant, et l’absence pour blessure du gardien titulaire, Gaouaoui, le héros du match d’appui contre les Égyptiens à Khartoum, personne ne donnait cher de la peau des Fennecs avant leur quart de finale contre les redoutables Éléphants ivoiriens. Et pourtant, les Algériens, impressionnants de solidarité, ont réussi un match de classe mondiale, revenant deux fois au score, grâce à une superbe frappe de Matmour, puis sur une tête rageuse de Bougherra, dans le temps additionnel, et l’emportant d’un autre coup de tête de Bouazza au début de la prolongation. Exit les stars Drogba, Kalou, Gervinho, Kader Keita…

Un exploit sensationnel, avec la finale de la CAN 2010 qui tendait les bras aux Verts. Restait à franchir un dernier obstacle : l’Égypte. Qui s’est avéré infranchissable. Revanchards (et un peu aidés par l’arbitre, ont estimé les Algériens), les Pharaons ont infligé un sévère 4 à 0 aux Fennecs. La compétition africaine s’est mal terminée, mais personne n’a semblé en tenir rigueur aux coéquipiers de Ziani, finalement 4es de la CAN. Car une idylle est née. Les Algériens sont tombés amoureux de leur équipe, et sont sortis dans les rues par centaines de milliers pour remercier leurs footballeurs de les avoir fait rêver.

« C’est la première fois que des joueurs algériens sont accueillis en vainqueurs malgré la défaite, note Akram Bel­kaïd, dans sa “Chronique du blédard” (Le Quotidien d’Oran). En 1982, les héros du Mondial espagnol étaient revenus au pays de manière quasi clandestine, et l’équipe avait été obligée d’atterrir sur la base militaire de Boufarik pour ne pas se faire lapider par un peuple versatile. »

Fin de cycle

La passion qui entoure la sélection algérienne est bénéfique, mais jusqu’à un certain point seulement. Illustration contre la Serbie le 3 mars 2010. Le match amical, disputé dans un stade du 5-juillet en fusion, devant 100 000 spectateurs alors que l’enceinte ne pouvait théoriquement en contenir que 70 000, vire au désastre. Tétanisés par l’ambiance, les Fennecs concèdent trois buts. Dans la foulée, pour calmer les esprits et permettre aux joueurs de préparer plus sereinement le Mondial, la fédération a décidé de délocaliser en Italie le dernier match de préparation, prévu le 4 juin contre les Émirats. La pression populaire et les attentes, immenses et irrationnelles, qu’a fait naître cette qualification inespérée, risquent-elles de compromettre les chances des footballeurs maghrébins en juin en Afrique du Sud ?

Rien n’est sûr, mais on peut le craindre. Les joueurs algériens n’ont malheureusement pas le vécu international de leurs adversaires d’un groupe C très relevé. Ils savent que tout autre résultat qu’une qualification pour les huitièmes de finale sera assimilé à un échec. Quel visage montrera l’Algérie ? Celui qu’elle a proposé contre la Côte d’Ivoire ou celui qu’elle a montré devant le Malawi ? Les Algériens sont capables de tout. Même de battre l’Angleterre et de perdre contre les Américains et les Slovènes. Le football est heureusement tout sauf une science exacte.

Les Tunisiens sont bien placés pour le savoir. Alors qu’ils avaient pratiquement validé leur billet pour l’Afrique du Sud, les Aigles de Carthage se sont pris les pieds dans le tapis lors de leur ultime match de poule, en perdant contre le Mozambique (1-0), pour le plus grand bonheur des Nigérians en embuscade. Cette élimination sans gloire a coûté son poste au sélectionneur portugais Humberto Coelho.

Mais elle marque surtout la fin d’un cycle. L’équipe de Tunisie est entièrement à repenser. Elle manque cruellement de fond de jeu. Ses carences ont longtemps été masquées par sa solidité défensive, son organisation rigoureuse, des individualités talentueuses à la pointe de l’attaque, comme Santos ou Jaziri, et par des patrons comme Badra, Bouazizi ou encore Chedli. Elles sont devenues rédhibitoires depuis le départ à la retraite des héros de la CAN 2004, remportée sur le sol natal sous la houlette du Français Roger Lemerre. La Tunisie, depuis deux ans, manque cruellement de caractère. Indisponible depuis 2008 après une rupture des ligaments croisés, Yassine Chikhaoui, le puissant joueur du FC Zurich, plus grand espoir du football tunisien, que certains n’hésitent pas à comparer à Zinedine Zidane, a seulement repris à la mi-mars 2010. Oussama Darragi, le meneur de jeu, possède une bonne vista mais il est encore trop tendre. Les autres nouveaux, plutôt inconstants, n’ont pas confirmé et ne jouent pas à fond. Avec un mental terriblement friable.

Dangereuse démobilisation

Le pays, qui a énormément investi dans le football en organisant deux CAN à dix ans d’intervalle, en 1994 et 2004, possède les meilleures infrastructures sportives du continent avec l’Afrique du Sud. Ses clubs sont puissants, compétitifs, professionnels et prospères. Les fondamentaux sont sains. Le problème est avant tout technique. « La Tunisie pratique un football peureux, calculateur et contre nature, imposé par les convictions tactiques des entraîneurs qui se sont succédé au chevet de l’équipe nationale depuis 1994, et qui tournent le dos aux qualités intrinsèques de nos joueurs, estime Hakim Ben Hammouda, chroniqueur au magazine tunisien Réalités. Voir un match de l’équipe nationale est devenu un calvaire que seul notre nationalisme nous permet encore de supporter. » Faouzi Benzarti, le nouvel entraîneur, confirmé dans ses fonctions malgré une calamiteuse campagne angolaise (zéro victoire, élimination au premier tour), sait ce qu’il lui reste à faire : tout reconstruire et redonner une âme à son équipe.

Un travail identique attend l’ancien international belge Éric Gerets, 56 ans, successeur du Français Roger Lemerre, limogé en juillet 2009, à la tête d’une sélection marocaine démobilisée. Les Lions de l’Atlas, qui occupaient le 13e rang mondial du classement Fifa en 1998, ont dégringolé à la 70e place et n’ont même pas été capables de se qualifier pour la CAN angolaise. Malgré un important réservoir de talents, et quelques très bons joueurs confirmés comme le Bordelais Chamakh, le Nancéien Ouaddou ou El Hamdaoui, le sociétaire de l’AZ Alkmaar, le football marocain est au fond du trou.

La Botola, le championnat natio­nal, malade du hooliganisme, ne fait plus recette. L’encadrement de l’équipe nationale part à vau-l’eau. Comme si le Maroc ne s’était jamais remis du limogeage de Badou Zaki, l’entraîneur finaliste malheureux de la CAN 2004. Les Français Henri Michel, puis Roger Lemerre ont été embauchés puis débarqués à prix d’or. Et la sélection, minée par les guerres de clans et les luttes d’influence entre les joueurs évoluant en Europe et ceux qui jouent dans les pays du Golfe, ressemble à un bateau ivre sans gouvernail ni capitaine.

En réalité, une dangereuse démobilisation s’est installée à tous les échelons après l’échec en 2004 de la candidature marocaine à l’organisation du Mondial 2010, le quatrième après ceux de 1994, 1998 et 2006. Le pays a perdu six ans. Le roi Mohammed VI, qui a longtemps donné le sentiment de moins s’investir dans le sport que son défunt père, Hassan II, supporter inconditionnel des Lions de l’Atlas et des FAR de Rabat, semble décidé à prendre les choses en main. Il a placé le technocrate Ali Fassi Fihri à la tête de la Fédération royale marocaine de football et insisté pour engager (pour quatre ans) l’ex-entraîneur marseillais. Cela suffira-t-il ?

Les prochaines éliminatoires de la CAN 2012, qui se déroulera au Gabon et en Guinée équatoriale, mettront aux prises dans le même groupe le Maroc et son grand rival algérien. Elles commenceront début septembre 2010 avec Maroc-Centrafrique et Algérie-Tanzanie. Il n’y a donc vraiment plus de temps à perdre pour remettre l’équipe marocaine sur la bonne voie.

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