Dadis : le carnage

L'opposition demande la comparution de Dadis devant la Cour Pénale Internationale (CPI). © D.R.

Des dizaines de personnes sont décédées lundi à Conakry suite à la répression d’une marche interdite de l’opposition, contestant la probable candidature du chef de la junte à la présidentielle de 2010. Moussa Dadis Camara s’est dit « très désolé » de ces incidents, tout en affirmant n’avoir eu vent que d’une « bousculade »…

Le 28 septembre 1958, la Guinée disait « non » au référendum portant sur la création d’une « communauté » franco-africaine. En rejetant le projet du président français Charles de Gaulle, la Guinée choisissait l’indépendance et encourageait les autres pays du continent à s’affranchir de la colonisation.

Bilan tragique

Cinquante et un an plus tard, la junte au pouvoir depuis le 23 décembre a déclaré chômé et payé ce jour de gloire. Mais ce qui se voulait un moment de communion nationale a viré à la tragédie : les forces vives (syndicats, partis et société civile) ont maintenu la manifestation interdite la veille par le pouvoir. Et le sang a coulé.

Les marcheurs – qui s’opposaient à une éventuelle candidature à la présidentielle de 2010 du chef du Conseil National pour la Démocratie et le Développement (CNDD), Moussa Dadis Camara – ont commencé à se rassembler tôt dans la matinée. Selon plusieurs sources, ils n’étaient pas armés mais représentaient, visiblement, une sérieuse menace.

« 19 camions de Bérets rouges »

« Il y avait des barrages à différents niveaux, des accrochages ont eu lieu et fait des blessés, explique Thierno Maadjou Sow, président de l’Organisation guinéenne pour la défense des droits de l’Homme et du citoyen (OGDH). Plus le temps passait, et plus la foule était nombreuse. Les barrages ne suffisaient plus pour les empêcher d’avancer. »

Il faut dire qu’au final, ce sont des milliers d’anti-Dadis qui se sont réunis. Leur objectif : le symbolique stade du 28-Septembre. « Les policiers et les gendarmes ont essayé d’empêcher les jeunes qui voulaient à tout prix entrer. Les membres des Bérets rouges, cette troupe d’élite de l’armée guinéenne de triste réputation, sont arrivés plus tard, en renfort », confie un responsable sécuritaire sous couvert d’anonymat.

Réfutant la présence des forces de l’ordre à l’extérieur du stade, le président de la Coordination des organisations de défense des droits de l’Homme de Guinée confirme la venue des Bérets rouges. Un collègue de Souleymane Bah précise même qu’ils avaient pris place à bord de « 19 camions en provenance du camp Alpha-Yaya-Diallo ».

Violées à coup de baïonnettes

Quelques minutes après leur arrivée, les coups de feu ont retenti… Les détonations provenaient-elles des armes que des émeutiers sont accusés d’avoir dérobées plus tôt, après le saccage d’un commissariat que certains attribuent au pouvoir ? Ou les Bérets rouges ont-ils fait feu pour mater la foule emmenée par les leaders de l’opposition politique parmi lesquels Jean-Marie Doré, François Lounceny Fall, Mouctar Diallo, Sidya Touré et surtout l’ancien premier ministre de Lansana Conté, Cellou Dalein Diallo, que Dadis a pris en grippe ?

Prudent, le responsable sécuritaire se refuse à spéculer. Mais pour Souleymane Bah, les exactions des militaires ne font aucun doute : « Lorsqu’ils sont rentrés dans le stade, les Bérets rouges ont tiré à balles réelles. J’ai vu deux femmes qu’ils ont déshabillées et violées avec des baïonnettes. Avec ces mêmes baïonnettes, ils ont éventré des gens ».

Paniqués, les Guinéens ont voulu sortir par l’unique porte ouverte. C’est la bousculade. Souleymane Bah est alors roué de coups. De même que Cellou Dalein Diallo, qui aurait par ailleurs été arrêté. Lors d’une accalmie, Souleymane Bah observe la « pelouse jonchée de cadavres ». Il pourra en dénombrer quarante avant que les militaires ne lui tombent à nouveau dessus. Sans compter ceux tombés dans les fosses à l’extérieur.

Violentés à coup de crosses de fusils, les leaders de l’opposition présents dans le stade ont exigé d’être transportés d’urgence à la clinique Ambroise Paré, ce que les militaires ont refusé. Les responsables, dépouillés de leurs effets personnels, dont leurs téléphones portables, ont été emmenés manu militari au camp Alpha-Yaya-Diallo. Après cinq heures d’attente, ils ont finalement pu se rendre dans un autre établissement, la clinique Pasteur, pour recevoir des soins. Des dignitaires religieux leur ont également rendu visite pour leur présenter des excuses.

Des dizaines de morts

Combien de morts ? Le bilan macabre varie du simple au double. Le responsable sécuritaire évoque une cinquantaine de décès, parmi lesquels beaucoup de jeunes. Il y en aurait beaucoup plus. « Au centre universitaire hospitalier de Donka, le plus proche des événements, plus de 300 personnes se sont présentées au service d’urgence avec des blessures et nous avons compté huit décès, dont six par balle, explique pour sa part Christine Jamet, chef de mission en Guinée pour l’association Médecins sans frontières (MSF). Au Centre médical communal Matam nous avons reçu 15 blessés. »

Seule estimation globale, celle de Thierno Maadjou Sow. S’appuyant sur une source médicale, il indique 157 morts (par des balles ou baïonnettes) et 1 259 blessés (coups de matraque, d’objets contendants, état de choc…). Une estimation provisoire, d’autant que des militaires auraient enlevé des corps jusque dans les morgues et que, mardi, la situation demeurait volatile.

Dadis Camara se dit « très désolé »

Pour faire la lumière sur ces événements, le président de OGDH espère une « enquête internationale pour qu’il n’y ait pas d’impunité ». La France, les Etats-Unis, l’Union Africaine (UA) et les Nations Unies ont rapidement et vivement condamné le carnage, et envisagent pour certains des mesures.

Paris est même allée jusqu’à suspendre sa coopération militaire avec la Guinée et réexamine désormais l’ensemble de son aide bilatérale. « A notre demande, l’Union européenne se réunit dès demain (mercredi, ndlr) à Bruxelles pour examiner les mesures complémentaires, notamment individuelles, qui pourraient être prises rapidement », a ajouté le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner.

De leur côté, les principaux leaders de l’opposition comptent déposer une plainte devant la Cour Pénale Internationale (CPI) afin que le chef de la junte soit jugé. Ce dernier, de plus en plus isolé sur la scène internationale, a déclaré sur les ondes de Radio France Internationale (RFI) être « très désolé ». Il a demandé des « statistiques » sur le nombre de victimes tout en assurant n’avoir entendu parler que d’une « bousculade ». Dadis menteur ou abusé par ses hommes ? « Menteur », tranchent des activistes.

« Crime contre l’humanité »

Ils ne conçoivent pas que, lui, militaire gradé, n’ait pas été informé de ce qui se tramait au stade du 28-Septembre. Pire, ils soupçonnent le CNDD d’avoir orchestré l’« odieux massacre » et « crime contre l’humanité », selon les termes du parti Nouvelle génération pour la république. La thèse de la préméditation se confirmerait d’ailleurs à travers la présence sur les lieux et dans les rangs des militaires du propre Aide de camp du chef de la junte, Toumba Diakité, ainsi que de celle du ministre de la Sécurité intérieure.

Si tel est le cas, en se dédouanant, Dadis fait passer ses hommes pour des sanguinaires. Les militaires goûteront-ils la manœuvre ? En revanche, si le maître du camp Alpha-Yaya-Diallo n’était effectivement au courant de rien, il trahirait plus que jamais sa peine à contrôler l’armée. De quoi donner du grain à moudre à ceux qui s’opposent à sa candidature en 2010.

« La population ira jusqu’au bout. Ce qui s’est passé ne l’a pas refroidie », juge d’ailleurs Thierno Maadjou Sow. Certains voudraient même se faire justice eux-mêmes, parlant de s’en prendre au fils de Dadis. Pour l’heure toutefois, les Guinéens digèrent le traumatisme. Et se rappellent de la sanglante répression de la grève générale de janvier 2007. C’était sous le régime de Lansana Conté. Un régime que Moussa Dadis Camara n’a de cesse de fustiger.

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