Fatou Diome : « Il ne faut pas fermer les yeux sur les maux qui rongent la culture africaine »

Écrit par Propos recueillis par Fabien Mollon

L'auteure dénonce le sacrifice de la jeunesse africaine à travers l'émigration. © D.R.

Celles qui attendent met en scène quatre femmes, mères et épouses de clandestins, dans un village insulaire du Sénégal. Émigration, polygamie, absence… L’auteure franco-sénégalaise revient sur les thèmes abordés dans son quatrième roman.

JEUNE AFRIQUE : En 2003, Le Ventre de l’Atlantique abordait déjà le thème de l’émigration. Celles qui attendent constitue-t-il l’envers de votre premier roman, en se plaçant du côté de ceux qui restent ?

FATOU DIOME : Ce n’est pas vraiment ma démarche. Dans Le Ventre de l’Atlantique1, je racontais la quête d’autonomie d’une fille et les illusions de son petit frère qui, lui, rêvait de réussite dans un supposé eldorado européen. Dans Kétala2 et Inassouvies, nos vies3, j’ai voulu explorer l’envers de cette quête de liberté. Ce sont des romans sur l’envie de s’en sortir dignement, malgré les manques, les carences, les frustrations. De même, Celles qui attendent4 raconte l’angoisse et la frustration liées à la solitude, à l’absence d’êtres chers.

C’est une suite logique dans ma quête intellectuelle et philosophique sur les dégâts provoqués par les gens qui ne sont pas là, des pertes qui ne sont pas assumées socialement. Quand on enlève quelqu’un, et qu’on ne met rien à la place, c’est comme quand on arrache un cocotier : il reste un trou, d’où un affaissement de l’architecture sociale, et tout s’écroule autour.

En changeant de point de vue, vous positionnez-vous davantage du côté du lectorat africain ?

Je ne me positionne du côté d’aucun lectorat. J’écris pour tous ceux qui ont envie de me lire. Il se trouve simplement que je plante le décor de Celles qui attendent sur une île du Sénégal, parce que ce village de pêcheurs est un des lieux que je connais le mieux et qu’il fait resurgir en moi des souvenirs vivaces. Mais qu’on me laisse donc choisir librement le temps de parler de l’Afrique ou pas ! Il faut oser sortir du ghetto de la « littérature africaine », dépasser le cadre imposé de la négritude, l’Afrique a sa place dans tous les débats contemporains.

Pour Inassouvies, nos vies, il y en a même qui ont eu le culot de me reprocher d’avoir écrit sur les maisons de retraite européennes… Mais je vis en France depuis seize ans et j’ai aussi la nationalité française ! Les réalités de ce pays me concernent également. Les relations entre l’Afrique et l’Europe m’interrogent souvent, j’essaie donc de regarder les deux avec la même lucidité.

Vous évoquez le pillage des ressources de la mer par les chalutiers européens et, en même temps, le roman n’est pas tendre avec les mères qui incitent leurs fils à émigrer. Selon vous, quelle est la part de responsabilité respective de l’Afrique et de l’Europe dans l’émigration clandestine ?

Je voulais montrer les mécanismes de ce phénomène. De leur côté, les Européens ne pourront pas refuser qu’on vienne les envahir tant qu’ils nous enlèveront le pain de la bouche, avec ces bateaux espagnols, italiens, français, qui viennent ratisser les côtes des pays en voie de développement. Et côté africain, je voulais montrer le rôle qu’on donne aux enfants : en considérant la progéniture comme un investissement pour l’avenir immédiat des parents, on sacrifie la jeunesse.

On fait peser une énorme responsabilité sur les fils aînés des familles, on leur dit : « Tu as vu tes camarades qui ont réussi ? Et toi ? » De plus, il y a les rivalités familiales, exacerbées par la polygamie. Il suffit que le fils d’une co-épouse réussisse pour que l’autre veuille la même chose pour le sien. Alors elles se battent, sachant que le mari tire systématiquement le gouvernail du côté de celle dont les enfants rencontrent le plus de succès.

Sous votre plume, la famille apparaît en effet comme un lieu de contrôle social assez pesant, où les valeurs liées à l’honneur, et surtout la polygamie, sont autant d’entraves à l’épanouissement personnel…

Oui, la famille est le premier lieu qui bride, c’est un lieu rempli de contraintes, justes et injustes, et c’est le premier lieu de domination. La famille africaine est solidaire, c’est vrai. Mais quand le père de famille est absent ou ne dispose pas de moyens suffisants, cela accentue les inégalités et les rivalités. Dans un foyer polygame, en particulier, le sort de la femme n’est pas enviable : au-delà des jalousies réciproques, certaines épouses, lorsqu’elles perdent leur statut de favorite, subissent une humiliation permanente.

J’aimerais qu’on revoie le cadre, les règles de la polygamie au Sénégal. Les gens invoquent souvent le Coran pour se justifier, mais celui-ci est pourtant clair : il autorise les hommes à prendre jusqu’à quatre épouses, mais sous certaines conditions, très restrictives. Par exemple, l’homme doit obtenir l’autorisation de sa femme, il lui est interdit d’imposer à ses épouses de vivre sous le même toit et il doit leur garantir, avec leurs enfants, une vie décente, etc. Aujourd’hui, rares sont ceux qui respectent ces conditions, et cette pratique archaïque relève plus souvent de la concupiscence que d’une honnête observation de la religion !

Et quand j’entends des Occidentaux tenir des discours condescendants à propos de la polygamie, en parlant de tolérance, j’ai envie de pousser un coup de gueule. La meilleure façon d’aimer la culture africaine, ce n’est pas de fermer les yeux sur les maux qui la rongent, mais de les dénoncer pour améliorer la situation.

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1. Le Ventre de l’Atlantique, de Fatou Diome, Anne Carrière Eds, 294 pages, 17 euros.

2. Kétala, de Fatou Diome, Flammarion, 225 pages, 18 euros.

3. Inassouvies, nos vies, de Fatou Diome, Flammarion, 271 pages, 19 euros.

4. Celles qui attendent, de Fatou Diome, Flammarion, 336 pages, 20 euros.