Cinéma

Mon journal des JCC, par Fawzia Zouari # 1

Premier chapitre du journal des Journées cinématographiques de Carthage tenu par notre collaboratrice. Où l'on croise de manière surprenante Sihem Souid, une jeune policière française pleine de courage... Et où l'on découvre les coulisses de la cérémonie d'ouverture des JCC.

Vendredi 22 octobre

Départ à Tunis, ce 22 octobre, veille des JCC qui débutent demain dans la capitale tunisienne. A Orly Sud, je vois passer Sihem Souid. La Franco-tunisienne qui vient de faire sensation avec son livre L’Omerta dans la police et que les médias hexagonaux s’arrachent, se rend dans son pays d’origine invitée par la télévision nationale TV 7 pour l’émission « Klam an-nass » (littéralement « Paroles des gens » ou « Le qu’en dira-t-on »), version locale de « On n’est pas couché » de France 2.

Dans cet aéroport, où Sihem Souid a travaillé (au sein de la PAF, dont elle épingle les pratiques racistes), ses collègues se pressent pour la voir passer, discrètement toutefois, y compris son ex-commandant en chef. Juste quelques chuchotements : «  C’est elle, c’est elle… ». Derrière son guichet, le douanier prend son passeport, l’ouvre sans lever les yeux sur elle et le vérifie sur le fichier des personnes recherchées qu’on réserve généralement aux criminels. Sihem ne pipe mot, reprend le document et, quelques pas plus loin, s’engouffre dans le salon réservé aux premières classes.

Accueillie avec des bouquets de fleurs

Son téléphone sonne sans arrêt. Que des journalistes. Elle vient d’être suivie toute la journée par France Culture après avoir enregistré chez Ardisson et Catherine Selac. La jeune femme marche sur un nuage…en attendant d’atterrir dans quelques mois sans doute, quant le bruit autour de son livre sera retombé…  Pour le moment, elle décolle pour la Tunisie où, à peine sortie de l’avion, deux hôtesses chargées de bouquets de fleurs l’accueillent avec force sourire. Direction la sortie où une voiture avec chauffeur l’attend.

Je m’en vais quant à moi vers mon hôtel et sur la route, je pose au conducteur ma question rituelle : Alors, comment ça va au pays ? « Toute la Tunisie a le coeur sur la main, vous ne le savez pas ? » me lance le Monsieur. Pourquoi, donc ? « On attend le retour du gamin ». Quel gamin ? « Celui qui vient d’être arraché à sa mère dans la rue et dont les ravisseurs ont demandé une rançon de 500.000 dinars ». Une rançon ? En Tunisie ? Jamais ce genre de faits divers n’a défrayé jusque là chronique d’un pays connu pour sa sérénité.

Je dois me rendre à l’évidence quelques heures plus tard : tout le monde est au courant de cette histoire. Le rebondissement a eu lieu le matin même : une des radios privées a commis le pire : elle annoncé en direct qu’on venait de retrouver le petit garçon et tout a été mis en place pour l’accueillir. Quelques instants plus tard, embarrassée, l’antenne a avoué « qu’on » s’était trompé de gosse.

Le centre ville s’est habillé de rouge pour les JCC et les badauds sont nombreux sur l’avenue Bourguiba. Premier collègue rencontré, je demande ce qui se passe dans la capitale, sur le plan culturel cette fois. Plein de choses ! me briefe-t-il. Outre les JCC, il y a la réunion du Congrès de l’Organisation des femmes arabes prévues du 27 au 29, avec la présence de nombreuses femmes de chefs d’Etats arabes, mais aussi un colloque sur le « Mécénat en Tunisie », un autre sur « L’islam d’Europe » à Hammamet aux mêmes dates.

Imbroglio autour du film Chakwak

Sur la nouvelle radio Chems – qu’on ne risque pas de rater et qui, paraît-il, donne déjà des sueurs froides aux responsables de la très populaire Radio Mosaïque – l’animateur nous apprend qu’une polémique vient d’éclater  autour du film de Nasreddine Shili, Chakwak qui venait d’être retiré quelques heures avant sa projection au cinéma l’Africa.

A l’antenne, le cinéaste affirme, dépité, qu’il ne comprend pas, mais vraiment pas, ce qui se passe. Interrogés, les responsables de la manifestation me répondent que c’est le réalisateur lui-même qui a retiré son film de la section Panorama où il était programmé, en signe de protestation contre le fait qu’il ne figure pas dans la compétition officielle. En attendant de démêler l’imbroglio, voilà une publicité assurée pour celui qui a fait jusque là des courts métrages réussis comme Boutellis.

Le crépuscule et les becs de gaz de l’avenue Bourguiba s’allument. Le hasard me fait croiser Sihem Souid à nouveau. Alors ? Oui, elle s’est bien défendue dans l’émission « Klam an-nass », mais enfin, elle n’a pas compris les questions de l’animatrice censée jouer le même rôle que Zemmour chez Ruquier, c’est-à-dire embêter les invités, et qui lui demandait si elle n’a pas écrit son livre pour gagner de l’argent, et même si, en commettant un tel pamphlet elle ne fermait la porte à tous les Tunisiens qui aimeraient rentrer dans la police française ! « Mais enfin, je suis française ! » a argué Sihem, sans autre commentaire, avant de courir assurer la suite de son agenda médiatique, interviews à Radio Mosaïque, au journal Réalité, et peut-être même chez Nesma TV…

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Samedi 23 : Jour J pour les JCC

Il est 19 heures. Il y a foule dans le hall de l’hôtel Africa où logent la plupart des invités des JCC. Belles toilettes, retrouvailles, embrassades. De jeunes comédiens qui font le guet dans l’attente d’un réalisateur qui les remarquerait. Notre cher collègue et cinéaste Férid Boughedir est sur son trente-et-un, même bagout, sourires et paroles généreuses à tout ce monde de cinéphiles qu’il connaît parfaitement. Moncef Dhouib, le roi du one man show local est en costume cravate lui aussi, ce qui est fort étonnant pour celui qui circule d’habitude en jeans et tee-shirt.

Le producteur Najib Ayyad est entouré de sa bande, celle qui vient de tourner les Fourmis, dont le réalisateur, Chawki al-Majri, d’origine tunisienne également, installé en Syrie, a conquis en l’espace de quelques années les petits et les grands écrans arabes à travers des films et des feuilletons à grand succès, au Maghreb comme dans les pays du Golfe. Le producteur réalisateur Lotfi Layouni, discute de ce qui le préoccupe actuellement, à savoir la revue Ecran de Tunisie à laquelle il a redonné vie. Déjà 14 numéros parus depuis juillet 2009, mais les moyens manquent pour renflouer les caisses. Chaque numéro lui coûte 9000 dinars et il mettrait la clef sous la porte s’il n’y avait les quelques subsides du Nord.

Arrivée des vedettes égyptiennes

L’ascenseur s’ouvre et voilà que descendent les vedettes égyptiennes – dont Ilham Chahine- qui font sensation : il n’y a que les filles du Nil qui jouent aux stars à Tunis et qui confondent Hollywood avec les JCC, lesquelles n’ont jamais concurrencé quiconque côté paillettes…

Dehors, il fait doux et tout le monde s’achemine vers le Théâtre municipal où a lieu l’ouverture. Pas grand changement pour le décor par rapport à l’édition précédente : le tapis rouge serpente à travers l’Avenue Bourguiba que foulent  les escarpins et chaussures noires au milieu d’une foule de spectateurs séparés par des barrières. Le parcours est planté de caméras et de radios locales pour qui veut bien dire deux mots sur le cinéma, la Tunisie ou son futur projet, etc.

Le théâtre est plein à craquer. Vient le traditionnel discours de la directrice des JCC, – la frêle et active Dorra Bouchoucha -, puis celui du ministre de la Culture, Abdel-Raouf Basti, qui annonce une nouveauté pour cette année : un prix sera décerné par l’épouse du chef de l’État, Leila Ben Ali pour le meilleur travail réalisé sur la cause des femmes. Suit le petit mot de remerciement de la grande interprète libanaise, Majda Al-Roumi, qui venait d’être décorée le matin même de l’insigne de grand officier de l’Ordre du Mérite culturel au Palais de Carthage. Et enfin la présentation des membres des différents jurés, notamment celui de la compétition officielle qui voit monter sur scène, entre autres, le cinéaste haïtien Raoul Peck, à qui l’on a réservé le fauteuil royal – en velours rouge, comme il se doit –  ou le prix Goncourt 2009, le Franco-Afghan Atiq Rahimi – allure chic-décontractée à la Karzaï…

Petit discours, grands applaudissements, le tout teinté d’une grande sobriété. Certains diraient même que la cérémonie fut un peu terne, si elle n’avait été illuminée par un duo musical arabo-africain aux voix superbes : la Libanaise Nesrine Hmaïdane et le griot guinéen N’Faly Kouyaté. Un dernier mot du Tchadien Mahamat Salah Haroun avant la projection de son film primé à Cannes, « L’homme qui crie », en guise de traditionnel film d’ouverture aux JCC. Et c’est parti pour un marathon cinématographique qui ne comporte pas moins de 265 films, pour le bonheur du public tunisien !

À la sortie, il n’est pas loin de 22 heures, mais l’avenue Bourguiba grouille encore de monde. Les oiseaux de l’avenue se sont enfin tus. Une pharmacie est ouverte où l’on peut se procurer de l’aspirine, parfois nécessaire après un tel afflux de mots et d’images…Bonne nuit !

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