Michel Sidibé : « Face au Sida, l’évidence scientifique ne suffit pas »

Par Jeune Afrique

Michel Sidibé lors de la présentation du rapport annuel de l'Onusida, le 23 novembre à Genève. © Denis Balibouse/ Reuters

En poste depuis janvier 2009, le patron de l’agence onusienne, Onusida, se réjouit du ralentissement de l’épidémie du sida. Tout en saluant la récente prise de position du Pape Benoît XVI. À l’occasion de la journée mondiale de lutte contre cette maladie, le 1er décembre, et de la publication du rapport annuel de l’organisation, il annonce deux priorités : le recul de la transmission du virus entre la mère et l’enfant de même que la mise sur le marché de traitements antirétroviraux à moindre coût. Interview.

Jeune Afrique : Le nombre de nouvelles infections du VIH a baissé de prés de 20 % sur les dix dernières années et les décès liés au sida ont régressé dans les mêmes proportions en cinq ans, à travers le monde. Peut-on parler d’un recul de la pandémie ?

Michel Sidibé : Pour la première fois, nous pouvons dire avec certitude que nous avons brisé la trajectoire de l’épidémie du sida. En 2009, 56 pays ont stabilisé voire réduit le taux de transmission du virus. Après dix années d’inertie, l’Afrique du Sud développe depuis deux ans l’un des programmes les plus ambitieux au niveau mondial, avec un dépistage quasi systématique (15 millions de personnes d’ici à 2011), un engagement politique très fort et une augmentation de 30 % des budgets alloués (1 milliard de dollars). Résultats : le pays enregistre une chute de 50 % des nouvelles infections chez les jeunes et une très forte diminution du nombre d’enfants naissants avec le sida. L’Inde a réduit de moitié les nouvelles infections sur l’ensemble de la population. Lorsqu’on a accumulé ces paramètres, la situation générale est forcément en progrès.

Nous constatons également une profonde modification des comportements : report du premier rapport sexuel, diminution du nombre de partenaires, port du préservatif et surtout, dialogue parents-enfants sur la sexualité. C’est fondamental. Et puis il y a eu un déplacement de l’épidémie vers les catégories à risque, comme les travailleurs du sexe et les homosexuels. Dans ce contexte, la distribution du préservatif est plus ciblée et plus efficace. 

Mais avec 22,5 millions de séropositifs et 1,8 million de nouvelles infections en 2009, le continent reste à la traîne. Au niveau mondial, les chiffres sont respectivement de 33,3 et 2,6 millions….

À ces chiffres, ajoutons qu’il y a 1,3 million de décès par an en Afrique subsaharienne causés par le sida, sur un total de 1,8 million. Nous ne sommes pas au bout de nos peines. Les femmes sont les grandes victimes de l’épidémie, la plupart des personnes contaminées sur le continent sont des filles de 15 à 24 ans. Par ailleurs, nous avons toujours 370 000 enfants qui naissent chaque année avec le sida alors que cette transmission est quasiment éradiquée dans le reste du monde. Dans les pays développés, on ne meurt plus du sida.

Cela pose la question des traitements antirétroviraux…

La logique actuelle est une impasse. Sur 10 millions de personnes en attente de traitements à travers le monde, 7 à 8 millions se trouvent sur le continent. Et les 3,8 millions d’Africains qui ont accès aux médicaments suivent une thérapie de première génération. Or un nombre croissant de malades va devoir passer à la deuxième, voire à la troisième génération, soit une multiplication par dix du prix à 15 000 dollars par personne par an. Face à un tel défi, la recherche thérapeutique ne doit pas être prise en otage par les pays riches. Il faut un transfert de technologie pour rendre disponible des médicaments moins coûteux. La science doit nous permettre de produire des comprimés plus faciles à administrer, efficaces plus longtemps et moins chers pour au final une meilleure couverture dans les pays pauvres.

Qui peut produire ces molécules ?

Ce sont des génériques indiens qui sont prescrits à 86 % des patients africains. À présent, il faut donc créer un nouveau pont entre ces fabricants de génériques dans les pays émergents et les firmes pharmaceutiques occidentales sur la technologie deuxième et troisième génération. C’est possible car la logique du marché a changé, les besoins sont là.

Pour la première fois, le pape Benoît XVI a admis l’utilisation du préservatif dans certains cas, telle la prostitution, pour réduire les risques de contamination. Une satisfaction pour vous ?

Face au sida, l’évidence scientifique ne suffit pas. Sans un lien entre la réalité et les références morales, religieuses et culturelles, il est impossible d’envisager un changement des comportements. Cette prise de position est donc un pas significatif et positif qui ouvre un nouvel espace sur le terrain. Cela va nous aider à renforcer notre plaidoyer, transformer les pratiques, accentuer la prévention et sensibiliser les jeunes.

Et associer les pouvoirs publics…

Oui, car il y a une corrélation directe entre les pouvoirs publics et la base. Si cette dernière bouge, le politique suit.

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Cliquez ci-dessous pour voir la carte de la prévalence dans le monde, établie par l’Onusida.