Politique

Ces quarante-huit heures qui ont changé Tunis

Des soldats tunisiens devant les locaux de la télévision tunisienne à Tunis, le 12 janvier 2011. © AFP

Le mouvement de révolte parti de Sidi Bouzid il y a plus de trois semaines a finalement gagné la capitale de la Tunisie. Récit de ces deux jours qui ont vu le carcan de la peur voler en éclat. De nouvelles mobilisations sont annoncées pour la fin de la semaine.

Ce lundi, à Tunis, n’a pas été une journée comme une autre. Depuis le week-end, on s’attendait à ce que l’agitation que connaît l’intérieur de la Tunisie depuis le 18 décembre, atteigne la capitale. C’est désormais chose faite. Les manifestations du 10 janvier ont donné le top départ à une série de mobilisations publiques qui semblent ne pas s’arrêter.

Les victimes des émeutes sont dans tous les esprits. Jusqu’alors immobile, Tunis a été prise d’une frénésie de rassemblements. Les journalistes affirment leur souhait d’indépendance, les avis de grève se multiplient comme autant d’élans de solidarité, la foule investit les principales artères de la ville, scande des slogans audacieux… Du jamais vu depuis les émeutes du pain en janvier 1984.

Promesse d’une prouesse

Malgré le pacifisme affiché par les manifestants, la police charge immanquablement, frappe, insulte et malmène. Le président de la République, Zine el-Abidine Ben Ali, doit prendre la parole à 16 heures. Un moment assez incongru pour un discours, mais il y a urgence… Les Tunisiens attendent une vraie annonce, quelque chose de concret et de réalisable. La promesse est là, certes, mais elle relève de la prouesse : 300 000 emplois nouveaux sont annoncés d’ici à 2012, dont 50 000 dans le mois – soit 17 emplois créés par heure… Et personne n’y croit.

La magie n’opère plus, le miracle tunisien a été entaché de sang, et chacun ironise : « Après tout si créer de l’emploi était si facile, cela se saurait ! » En outre, certaines promesses n’engageant, au final, que ceux y croient, celle du chef de l’État était voilée de menaces. Ben Ali a qualifié les violences d’ « actes terroriste » et accusé des « éléments hostiles à la solde de l’étranger ».

Or le peuple perçoit cette agressivité d’une manière proportionnelle à sa déception. Son attente était autre : il souhaitait et espérait avoir été entendu. Il aurait suffi de presque rien, quelques mots de moins, pour que les esprits se calment. Le peuple s’est senti méprisé, grugé et il a rejeté les chaînes de la crainte et de la docilité. Désormais, tout le monde ose s’exprimer au téléphone, personne ne craint plus les écoutes. La paranoïa n’a plus cours.

La banlieue s’embrase

Mardi non plus n’a pas été une journée ordinaire. Dès le matin, un ciel aussi livide que le visage des passants accompagne l’atmosphère lourde de la capitale. La répression musclée de la veille est encore dans tous les esprits quand la nouvelle court de portable en portable. Un petit groupe de femmes et d’hommes de théâtre ont été passés à tabac en plein centre-ville, devant le Théâtre municipal où ils souhaitaient observer une minute de silence. Comme la veille à 18 heures, les cafés et les magasins baissent alors leurs rideaux, et une sorte de couvre-feu non officiel s’instaure par crainte du vandalisme.

Au moment où la ville se vide, les quartiers populaires de Hay Ettadhamen et d’El Omrane Supérieur s’embrasent, des fumeroles puis des nuages d’incendie sont bientôt traversés des tirs à balles réelles de la police durant plus de trois heures. Les nouvelles sont relayées par les réseaux sociaux, très actifs depuis le début de la crise née à Sidi Bouzid.

Les informations qui y circulent sont actualisées avec précision, en temps réel. Ainsi on suit et on commente la diffusion des émeutes. La Manouba, le Bardo, le Kram et Carthage sont le théâtre d’affrontements. Hammam Lif, à minuit, est également encerclée par l’armée. Les hôpitaux de la Rabta et de Kassab reçoivent des blessés par balle tandis que les commentaires continuent d’affluer sur Facebook et Twitter. Personne ne songe à s’endormir. Les Tunisiens ont rendez-vous avec l’Histoire…

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