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Cheikh Anta Diop voulait une Afrique unie et fédérée

Par Jeune Afrique

Cheik Anta Diop a voué sa vie à la réhabilitation et au réarmement moral de l'homme noir. © D.R.

Cheikh Anta Diop nous a quittés il y a tout juste vingt-cinq ans. Pour lui rendre hommage, jeuneafrique.com réédite un article du regretté Siradiou Diallo, publié dans le J.A. n° 1316 (daté du 26 mars 1986) et portant sur la nécessité de l'unité africaine, selon les thèses de l'éminent savant et homme politique sénégalais.

Le nom de Cheikh Anta Diop demeurera à jamais attaché à l’œuvre de l’historien et surtout de l’égyptologue. Mais l’éminent chercheur sénégalais ne s’est pas contenté d’explorer le passé afin de rétablir, preuves à l’appui, le rôle joué à travers l’antique civilisation égyptienne par les peuples noirs d’Afrique, dans la constitution du patrimoine commun de l’humanité. Tout en restituant aux Africains leur mémoire délibérément enfouie sous l’œuvre falsificatrice de ceux qui pour des raisons politiques, avaient besoin de «blanchir» entièrement la civilisation pharaonique, le Pr Cheikh Anta Diop nous a également donné des raisons de croire et d’espérer dans notre avenir et notre destin. C’est à travers les idées, les convictions, les propositions politiques esquissées en filigrane dans tous ses livres, et plus particulièrement « Dans les fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral d’Afrique noire. »

Comme le Ghanéen Kwame Nkrumah, de quatorze ans son aîné, l’auteur de Nations nègres et culture n’a pas attendu l’avènement des indépendances pour se convertir à cette idée. Alors qu’il était étudiant en France, il milita activement en faveur de cette thèse dès la fin des années quarante. Et s’il adhéra au mouvement des étudiants du RDA (Rassemblement démocratique africain, fondé et dirigé par Félix Houphouët-Boigny), c’est à cause  de la résistance opiniâtre et des luttes impétueuses que ce mouvement organisa, tout au moins à ses débuts, contre le système colonial. Mais il ne tarda pas à s’en détacher lorsque, au nom du « réalisme », les dirigeants du RDA récusèrent l’idée d’indépendance au profit d’une « communauté franco-africaine, libre et égalitaire ».

"Notion historique dépassée"

Au début des années cinquante, alors que les leaders politiques africains du RDA, de la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) ou les Indépendants d’outre-mer affirmaient que « l’indépendance nationale est une notion historique dépassée », Cheikh Anta Diop, lui, la réclamait sans détour pour l’ensemble du continent noir.  On imagine le choc, pour ne pas dire le scandale, que suscita une telle idée dans les milieux politiques de l’époque.

Sans passé, sans culture, sans civilisation autre que celle que leur a apportée la  France dans sa magnanimité, disait-on dans ces milieux, les Africains ne peuvent aspirer à un avenir différent de celui de l’association avec la métropole. Passe encore que les Vietnamiens, les Marocains, les Tunisiens, les Algériens réclament leur indépendance  à cor et à cri parfois les armes à la main. Tous ces peuples ont, à une époque ou à une autre, appartenu à de brillantes civilisations. Personne, à droite comme à gauche, y compris la gauche communiste, n’osait mettre en doute cette pseudo-vérité.

C’est dans ce contexte historique qu’éclate la bombe de Cheikh Anta Diop aux ingrédients savamment ordonnés dans Nations nègres et culture, avant d’être développés dans ses œuvres postérieures.

Non seulement le chercheur sénégalais optait en faveur de l’indépendance totale et immédiate de l’Afrique noire, mais, tout comme le président Kwame Nkrumah, il préconisait que celle-ci se fasse dans le cadre d’un État fédéral à l’échelle du continent. Plus exactement, un État s’étendant du tropique du Cancer, c’est-à-dire au milieu du Sahara, au Nord, jusqu’au Cap de Bonne-Espérance, au Sud ; de l’océan Indien, à l’Est, jusqu’à l’océan Atlantique, à l’Ouest.

Il vouait une hostilité profonde et sans nuance aux États africains bâtis dans les frontières héritées du système colonial. Car la sud-américanisation de l’Afrique, prophétisait-il, aboutit nécessairement à une « prolifération de petits États dictatoriaux sans liens organiques, affligés d’une faiblesse chronique, gouvernés par la terreur à l’aide d’une police hypertrophiée, mais sous la domination économique de l’étranger qui tire ainsi les ficelles à partir d’une simple ambassade ».

"L’utopique" et "les réalistes"

La thèse de Cheikh Anta Diop fut soutenue avec passion et brio par le père de l’indépendance ghanéenne lors du sommet constitutif de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en mai 1963, à Addis-Abeba. Mais considérée comme « utopique », par les « réalistes » et les « modérés » qui firent du respect des frontières héritées de la colonisation le fondement et la clef de voûte de l’OUA. Cette institutionnalisation de l’héritage colonial a sans doute permis d’éviter bien des conflits entre États voisins peuplés d’ethnies installées de part et d’autre des frontières. Et encore, pas toujours. On sait ce qu’il en est des guerres ayant opposé certains États d’Afrique du Nord, de l’Ouest ou de la Corne…

Ce qui est sûr, c’est que les craintes du savant sénégalais – l’affaiblissement de l’Afrique du fait de la prolifération d’États microscopiques voués à la dictature et à l’impuissance politique et économique – ne relèvent plus du cauchemar d’un intellectuel angoissé, mais de la réalité. L’Afrique d’aujourd’hui ressemble à un cul-de-jatte appuyé sur des béquilles confectionnées à l’étranger, souffrant de faim, de maladies, d’ignorance, de démographie galopante. Et sur lequel la communauté internationale, qui n’est évidemment pas tout à fait étrangère à ces malheurs, se penche avec horreur, dérision ou condescendance.

C’est justement ce que, en patriote soucieux de la dignité de l’Afrique noire (la seule victime de l’esclavage des temps modernes, disait-il), Cheikh Anta Diop voulait éviter. Pour lui, il ne fait pas de doute que notre continent dispose de tous les atouts nécessaires pour devenir une grande puissance. L’État fédéral qui doit en être le vecteur a pour soubassement « notre unité historique, psychique, économique et géographique ».

"Avortement culturel"

Et, pour parfaire notre unité nationale, la fonder sur une base culturelle autochtone moderne, disait-il, « il nous faut recréer notre unité linguistique par le choix d’une langue africaine appropriée », langue que nous élèverons au niveau d’une langue moderne de culture. Pour l’historien sénégalais, pas question d’adopter une langue étrangère (anglais ou français), même comme langue de communication internationale. Car, affirmait-il, « l’unité linguistique sur la base d’une langue étrangère, sous quelque angle qu’on l’envisage, est un avortement culturel. Elle consacrerait irrémédiablement la mort de la culture nationale authentique, la fin de notre vie spirituelle et intellectuelle profonde, pour nous réduire au rôle d’éternels pasticheurs ayant manqué leur mission historique en ce monde ».

On comprend dès lors que les notions de « Commonwealth », de « Communauté francophone » ou d’« Eurafrique » ne représentaient à ses yeux que de faux ensembles, des idées sans lendemain, voire des formes de capitulation politique. Ce qu’il faut, disait-il avec conviction, c’est « faire basculer définitivement l’Afrique noire sur la pente de son destin fédéral ». Et, dans un continent, où règne un grand vide démographique (du fait de l’esclavage, responsable, selon lui, de 100 à 200 millions de morts et de déportés), l’État fédéral que ce visionnaire appelait de ses vœux a le « devoir impérieux d’appliquer une politique systématique de repeuplement dans les meilleurs délais ».

Il ne saurait être question, dans l’esprit de l’auteur de Nations nègres et culture, qu’une Afrique dépeuplée, comme c’est le cas actuellement, serve de « déversoir humain futur du trop-plein du monde », Cheikh Anta Diop ne croit pas aux thèses malthusiennes qui préconisent le planning familial et la réduction des naissances, il estime que l’Afrique dispose de suffisamment de ressources, naturelles pour pouvoir nourrir plusieurs centaines de millions d’habitants : ressources agricoles, minières, énergétiques, etc. « L’Afrique occidentale fédérée possède, affirme-t-il, un potentiel économique supérieur à celui de la France et de l’Angleterre réunies. »

Mise en valeur du potentiel africain

Bien sûr, reconnaît-il, se pose le problème de la mise en valeur du potentiel. Ce qui suppose que soit résolue, entre autres, l’équation des cadres et des investissements. Mais, explique-t-il, « ce sont seulement les responsables politiques qui ne sont pas à la hauteur de ces problèmes qui, au fond, n’y ont jamais réfléchi sérieusement, qui ont peur d’accomplir l’acte qu’ils considèrent comme un sevrage économique ».

Telles sont les idées forces de Cheikh Anta Diop en matière politique. On ne saurait lui reprocher de n’avoir pas cherché à les mettre en pratique. Car, loin de s’enfermer dans sa tour d’ivoire du laboratoire-de l’IFAN, à Dakar, il est effectivement descendu dans l’arène. Pour créer successivement trois partis politiques : le Bloc des masses sénégalaises, le Front national sénégalais et, plus récemment, le Rassemblement national démocratique. Mais, les masses sénégalaises n’ont pas suivi.

Il n’empêche que ses idées, semées il y a une trentaine d’années, mûrissent chaque jour un peu plus dans l’esprit des jeunes générations africaines. Et, tôt ou tard, une Afrique moins aliénée, mieux préparée politiquement et psychologiquement en fera la moisson. Pour le bien-être matériel et spirituel de ses enfants, pour la grandeur d’un continent longtemps piétiné et humilié. C’est alors, et alors seulement, que l’âme de Cheikh Anta Diop reposera en paix. Lui qui a consacré toute sa vie à la réhabilitation et au réarmement moral de l’homme noir.