Daniel Maximin : « L’outre-mer prouve à la France sa diversité et son métissage »

Daniel Maximin a eu le Grand Prix de l'Académie française en 2004 avec "Tu, c'est l'enfance". © D.R.

Romancier, poète et essayiste guadeloupéen, Daniel Maximin est cette année commissaire d'une série d'événements intitulée : "2011, Année des outre-mer". Au programme, une exposition au Grand Palais sur les rencontres entre le poète Aimé Césaire et les peintres cubistes Wifredo Lam et Pablo Picasso, un colloque sur l’esclavage au musée du Quai Branly, une fête de la musique ultramarine, le 21 juin. Entre autres...

Jeune Afrique : Une année des outre-mer, pour quoi faire ?

Daniel Maximin : L’année des outre-mer est faite pour lutter contre les préjugés sur ces régions méconnues, mal connues, inconnues ou, pire encore, vues à travers des lunettes trop claires ou trop noires. C’est soit le paradis terrestre, des Îles Marquises jusqu’aux plages des Antilles, soit l’enfer des cyclones, des raz de marée, des séismes et des éruptions volcaniques puisque nous cumulons les quatre cataclysmes du monde ! Et si l’on ajoute à cela les  cyclones historiques que furent l’esclavage pour certains et la colonisation pour tous, on a l’impression que les peuples ultramarins sont soit chanceux d’avoir le soleil et l’été permanents, soit victimes de l’histoire du monde et de la géographie. Tout cela, bien entendu, est faux : ce ne sont ni des paradis ni des enfers, c’est-à-dire des endroits dépourvus d’hommes, mais des humanités créées de la même manière, quelles que soient leurs différences, par addition et non par soustraction. S’y sont ainsi additionnés tous les débris de continents – ce que Césaire appelle des « débris de synthèse ». Il a fallu quatre continents pour faire une île comme la Guadeloupe – l’Europe, l’Afrique, l’Asie, l’Amérique – et trois pour faire la Réunion – l’Asie, l’Europe, l’Afrique.

Au cours de cette année, qu’allez-vous privilégier ?

Il s’agit de montrer les réalités, les blessures, les douleurs, mais aussi les espérances, les solutions, les propositions. L’outre-mer n’est pas un conglomérat des attardés de l’histoire ! Prenons l’exemple de la lutte contre les risques naturels. De la même manière que le Japon, insulaire lui aussi, sait construire des tours qui bougent sans s’écrouler pendant les séismes, la case polynésienne ou guadeloupéenne est faite pour résister aux cyclones mieux que la villa à baies vitrées ! Il existe des risques, mais aussi une culture du risque qui rend le rapport à la nature plus équilibré qu’en Europe, où l’idée de domination de l’homme sur son environnement a été prédominante pendant trois siècles. L’outre-mer permet des progrès dans tous les domaines. Le fait que, par le passé, les traditions aient été empêchées ou reniées a contraint l’Ultramarin à inventer et à se tourner vers l’avenir. Si je prends l’exemple des énergies renouvelables, des recherches d’avant-garde sont menées en outre-mer. À la Réunion, le photovoltaïque garantit 30 % d’autonomie énergétique. Le plan prévu pour l’ensemble des régions ultramarines est d’atteindre une autonomie énergétique dans vingt ans. C’est normal ! On ne va pas importer dans nos îles des fûts de pétrole de plus en plus chers. Il faut utiliser les énergies disponibles. Aux Marquises, il est possible construire un hôpital dont la climatisation se fera avec de l’eau de mer, gratuite et illimitée. Quelque chose d’aussi moderne peut être expérimenté en outre-mer plus facilement que dans un hôpital parisien. Et je ne parle pas de toutes les richesses situées off shore !

Lutter contre les préjugés concernant l’outre-mer, c’est un travail de longue haleine ?

Il n’est pas si difficile de lutter contre les fausses images. Les Français sont prêts à concevoir un voyage outre-mer comme autre chose qu’un séjour sur une plage vide. Césaire disait : « Ce ne sont pas des paysages, ce sont des pays. » Ces pays ont à offrir plus que leurs paysages, leur patrimoine notamment. D’où l’importance de montrer les richesses culturelles pour offrir un avantage comparatif à des régions qui sont, en raison des avancées sociales, plus coûteuses que leurs voisins comme Saint-Domingue.

Comment allez-vous vous y prendre ?

Les outre-mer ne sont pas assez visibles. Les grands événements de 2009, qui ont été au-delà d’une simple revendication syndicale ou salariale, ont abouti à des états généraux au cours desquels les gens ont exprimé leurs revendications. L’une des principales était : « On est mal vus, on ne nous comprend pas, on nous ramène à des demandes d’indépendance, on nous accuse d’être des assistés ! » Il y a beaucoup d’incompréhensions. C’est pour cela qu’il ne s’agit pas de faire une année comme lorsqu’on invite un pays étranger pendant un an jusqu’au mois de décembre, pour lui dire au revoir poliment et passer au suivant l’année d’après. Le Mexique après l’Inde ou le Brésil… Cette année, le coup de projecteur sert à montrer qu’on était là avant, qu’on est là pendant et qu’on sera là après, selon notre volonté. On insiste sur la pérennité des choses : il n’y a pas de cérémonie de clôture. La grande exposition du musée Dapper, à Paris, Mascarades et Carnavals fera pour la première fois le lien entre les traditions européennes et la manière dont elles ont été récupérées en Afrique et ailleurs. Cette expo d’envergure commence en octobre 2011 et s’achève en juillet 2012. C’est la première fois qu’un invité est un invité proche, qui fait partie de la République.

Pourquoi invite-t-on une "région" qui fait partie de la France ?

Il existe des différences culturelles tellement profondes ! On ne connaît pas assez les danses des Marquises, les danses des Noirs-Marrons de Guyane ou le maloya de la Réunion, qui vient d’être inscrit par l’Unesco au patrimoine de l’humanité, comme les polyphonies corses.

Il s’agit de montrer cette extrême diversité. Et pas avec un flash qui aveugle et ne dure pas : il s’agit de mettre en lumière de façon permanente. C’est la France qui invite l’outre-mer. Les manifestations ne sont pas des événements spécifiques dotées d’un budget et d’un programme qui serait le nôtre. L’essentiel du travail a consisté à demander aux institutions, aux festivals, aux régions, aux grandes villes de s’impliquer. Évidemment, nous sommes force de proposition et de coordination. Nous voulons faire connaître le festival de gwo ka de la Guadeloupe à Marseille et en Nouvelle-Calédonie. Chacun doit quitter ses enfermements.

Nous sommes en avril, certains événements ont déjà eu lieu…

Le Printemps des poètes a choisi de débuter avec une manifestation populaire au cours de laquelle la poésie des outre-mer a été récitée par 400 comédiens dans les rues de Paris. Ce n’est pas un hasard : dans ces régions, la poésie n’est pas coupée de l’oralité et du rythme. C’est en écoutant Jacques Martial réciter le Cahier d’un retour au pays natal qu’on le comprend mieux et de manière lumineuse. À Bordeaux, pour le Carnaval des deux rives, nous n’avons pas voulu faire défiler des groupes comme ils savent le faire chez eux. Non, quinze jours avant, ils ont organisé des ateliers avec des enfants pour construire des tambours, à partir des traditions antillaises et réunionnaises, sur lesquels ils ont appris des rythmes complexes. Et compris que la musique jouée avec ces tambours était un acte de résistance. On ne tape par sur un tambour innocemment. C’est là ce que nous voulons : lutter contre l’idée reçue que les pratiques populaires sont forcément simples.

L’outre-mer, c’est une certaine image de la France ?

L’outre-mer montre une France plus grande, plus large, plus diverse. Ce qui est important dans le débat actuel. S’agit-il de se fermer sur des identités closes inventées pour se protéger de l’autre ? S’agit-il, pour l’Europe, de se fermer sur sa richesse sans tenir compte des mondes dans lesquels elle a été impliquée au cours de l’Histoire – à savoir tout le Tiers Monde ? L’outre-mer a vocation à rappeler que nous sommes dans l’ère du proche et non dans l’ère de l’étranger absolu ! L’outre-mer vient prouver à la France qu’elle est un pays de diversité et de métissage. La révolution a été faite en France métropolitaine et dans les colonies de l’époque, en même temps. J’aime rappeler que l’abolition de l’esclavage, en 1794, est la conséquence logique, directe, de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793. S’il n’y avait pas eu l’abolition, la déclaration ne devenait pas universelle – elle ne concernait que quelques Métropolitains. Elle concerne le monde parce qu’elle a été prise en compte par des esclaves africains, en lutte en Amérique, pour la même liberté. Lesquels sont devenus citoyens en 1794. Au-delà de l’ethnie, du territoire, des religions, au-delà des couleurs, l’Outre-Mer est présente au commencement même de la République, dans la définition même de la citoyenneté. Si l’on considère le Printemps des peuples de 1848, ces grandes révolutions européennes qui ont abouti à des destitutions de roi et à l’installation d’une république en France, et bien cela n’aurait pas de sens si l’esclavage n’avait été aboli à ce moment dans les colonies françaises et si l’on s’était contenté d’abolir la censure dans la presse ! Il existe une liaison très étroite entre l’histoire de la France et celle des outre-mer, qui accomplissent le projet français.

Ce discours n’est pas dans l’air du temps – si l’on regarde les scores du Front National ou si l’on écoute les discours de ministres de l’Outre-Mer comme Brice Hortefeux et Claude Guéant !

L’Outre-Mer par son existence, son histoire et sa culture, est là pour montrer que la France dans son histoire, dans sa culture, dans ses institutions, est ultramarine. C’est un pays fabriqué par l’addition de diversités. Quoiqu’il puisse se dire dans certains discours, la réalité est là, et l’Outre-Mer est l’une des preuves majeures de ce que c’est que la France. La littérature française ? Si l’on demande à quelqu’un de citer le premier roman écrit pour célébrer la victoire contre l’esclavage à Saint-Domingue, puis en Haïti, il cherchera dans les écrivains contemporains, alors qu’en réalité c’est Victor Hugo qui a écrit Burg-Jargal lorsqu’il avait 17 ans ! C’est l’histoire de la résistance victorieuse et humaine des Noirs de Saint-Domingue, avec des détails topographiques et historiques extrêmement justes et précis ! Et si vous évoquez Toussaint Louverture, grand héros de la révolution, père de la future Haïti, enlevé par Napoléon et mort au fort de Joux, qui lui a écrit un vibrant hommage ? Bien évidemment Césaire, Glissant, mais le premier, c’est Alphonse de Lamartine en 1850 ! Que seraient ces écrivains s’ils étaient enfermés dans un hexagone ? Pourquoi Picasso, cet Espagnol d’origine vient s’installer en France ? Il y a dans notre histoire une dimension de puissant métissage. La France, c’est le pays qui a le plus synthétisé d’influences venus du nord – l’habeas corpus britannique – et du sud – la renaissance italienne… Quant à la question coloniale, l’erreur serait de croire que les influences se sont faites à sens unique ! La France est devenue africaine, asiatique, américaine. La culture française est ouverte à cette pluralité dont elle est née. Il y aura toujours des Le Pen dans l’histoire, puisque leur discours est un discours de réaction à une réalité métisse. Mais qu’est-ce qui compte ? C’est que l’Outre-Mer manifeste sa puissance, à savoir un réel qui s’oppose à des paroles d’exclusion. Un Français n’est pas quelqu’un qui, depuis trois siècles, ne serait jamais sorti de l’Hexagone !

L’avocat du diable dirait que la machine à intégrer semble parfois un peu grippée…

Il y a toujours eu volonté d’assimilation. C’est-à-dire de se fondre, de perdre l’accent le plus vite possible pour s’intégrer. C’est une des fragilités du système culturel français : avoir pensé au moment de la Révolution, avec l’Abbé Grégoire – ce grand pourfendeur de l’esclavage, défenseur de l’égalité et de la liberté – que plus on est pareils, plus on pourra être égaux. Dans une France si différente, la citoyenneté a été créée en essayant de fabriquer du même avec un Alsacien, un Breton, un Corse. Il fallait éradiquer les spécificités ! L’abbé Grégoire a été violemment hostile aux langues régionales. Tout le monde devait parler français. Pourquoi cet effort jacobin ? Parce que la France n’était pas un pays de « mêmes » mais un pays d’altérités. Ce schéma a perduré, y compris dans les colonies, y compris en ce qui concerne l’immigration. Au cours des siècles, il y aura toujours des gens pour dire que la France étant forgé sur un modèle jacobin, elle ne peut pas recevoir. Or non, c’est l’inverse ! C’est parce qu’elle reçoit beaucoup, qu’elle invente un discours de l’assimilation, de l’uniformisation, qui permet d’exclure. Notamment en disant : « Si vous ne parlez pas français, vous ne pouvez pas venir ! » Or la majorité des immigrés viennent de pays anciennement colonisés et francophones ! Quand quelqu’un arrive d’Algérie ou du Congo, il est déjà dans un rapport de cousinage avec la France. L’Outre-Mer ne demande pas à être là, nous sommes là ! La présence de l’Outre-Mer est une façon de lutter contre l’image de l’étrangeté opposée aux immigrés.

Il n’empêche : même les habitants de la Métropole ne comprennent pas toujours bien leurs compatriotes ultramarins…

La départementalisation de 1946 a été très mal comprise. Comme si les gens voulaient être colonisés pour toujours ! Non, c’est l’inverse ! Cette génération, celle de Césaire et de Damas, avait une conscience forte de son identité et ne pensait pas que ses ancêtres étaient Gaulois. Elle a pourtant essayé quelque chose qui était d’avant-garde : la décolonisation avec la République. Ainsi la sécurité sociale, accordée en 1936 par le Front populaire, n’était pas appliquée dans ces colonies. L’exigence d’une égalité formelle s’est faite par l’accès à la citoyenneté totale, c’est-à-dire au statut de département d’Outre-Mer. Ce qui peut paraître comme une anomalie : comment des pays si lointains peuvent-ils encore  être français ? Seraient-ce des gens encore dominés par la France et n’ayant même pas la force d’être indépendants ? Non, la départementalisation est une tentative, qui a parfois été souhaitée ailleurs, de protéger une citoyenneté sans limite de territoire, sans limite de couleur, sans limite de distance. C’est là tout l’enjeu : peut-on être citoyen avec une identité spécifique kanake, martiniquaise ou réunionnaise à 5 000 ou 10 000 kmè de Paris, en se faisant respecter par l’État, au nom de la République, comme par les pouvoirs locaux ?

Prenons l’exemple de la Nouvelle-Calédonie, qui a vécu des drames comme celui d’Ouvéa et de l’assassinat de ce grand homme du XXe siècle qu’était Jean-Marie Tjibaou. Aujourd’hui, nous sommes dans un processus où une prise de pouvoir politique et économique via le nickel par les Kanaks peut aboutir à une situation de responsabilité locale de tous les Calédoniens, Kanaks et Caldoches. À eux de voir s’ils peuvent accéder à un vivre ensemble qui ne soit pas fondé soit sur un apartheid comme auparavant. Ce qui se passe en Nouvelle-Calédonie peut être historiquement d’avant-garde. Dans quelques années, par un vote démocratique, une collectivité de la République peut rester en son sein ou accéder à l’indépendance. Les gens décideront, mais la chose importante pour eux, c’était d’avoir le pouvoir politique et économique, tout en affichant leur identité culturelle. La revendication politique kanake ne s’est pas faite pas au détriment des cultures kanakes, mais en s’y additionnant. C’était là le message très novateur de Tjibaou. Nous sommes dans une histoire qui peut être exemplaire pour le monde et pas seulement pour les Calédoniens, et cela se passe au sein de la République française.

Quel est l’avenir des collectivités d’outre-mer ?

Il y a à peu près 12 collectivités d’outre-mer aujourd’hui – et l’on aura peut-être dans quelques années 12 statuts différents. Ce qui pouvait paraître impensable il y a quelques  décennies dans un pays aussi jacobin que la France qui veut appliquer la même solution à tout le monde ! C’est désormais l’idée de responsabilité qui prime, par contraste avec les discours ancien où le statut de victime du monde pouvait permettre toutes les irresponsabilités.

Pour revenir à l’année des outre-mer, il s’agit en fait de créoliser les manifestations qui auront lieu en Métropole tout au long de l’année.

Oui, bien sûr ! On créolise le Grand Palais en montrant l’extraordinaire connivence et la fraternité créatrice qu’il y a eu entre Césaire, le poète martiniquais, le peintre Wifredo Lam, cubain de père chinois, et Picasso l’Espagnol. Créoliser, ce n’est pas montrer que nous sommes seuls créoles, c’est montrer que le monde est créole.

Le thème de la rencontre, c’est le symbole de cette année des outre-mer ?

Oui, même si c’est involontaire au départ. 500 m2 se sont miraculeusement libérés au Grand Palais et nous ont permis, en deux ou trois mois, d’organiser une expo qui se prépare normalement en 4 ou 5 ans. Picasso n’est pas un ultramarin, Wifredo Lam n’appartient pas à l’espace de l’outre-mer français, mais la rencontre avec Césaire a lieu : c’est là toute la dimension ouverte de ces cultures. Nos musiques, le maloya, la biguine, le gwo ka sont des additions de traditions occidentales et des traditions populaires d’Afrique ou d’Asie. On les qualifie de musiques du monde. Elles peuvent dialoguer entre elles et avec le monde. Celui qui ne les connaît pas peut ressentir une émotion, parce qu’il y retrouvera une part de cousinage et de proximité. Les nuages volent au-dessus des frontières.

Tout au long de l’année, Césaire sera honoré. Ne pensez-vous pas que cette forme de béatification occulte le reste ?

Aucun arbre ne doit cacher la forêt – mais cela n’empêche pas d’être bien au pied, au creux ou à l’ombre d’un arbre. Quand Césaire est mort, il y a eu une espèce de déferlement d’incompréhension en France. C’était qui, ce monsieur dont on parlait soudain dans le monde ? Il a été découvert par beaucoup de gens, comme le sont beaucoup de poètes à l’heure de leur mort. On ne connaît pas mieux René Char ou Pablo Neruda. Césaire, ce n’est pas une exception, et je m’élève toujours contre les gens qui disent « On ne parle pas assez de ceci, de cela… » La poésie, on la découvre quand il faut, elle est toujours là. Villon est là, Rimbaud est là, Césaire est là, Damas est là. La poésie est en général discrète, parfois même secrète, et elle parle quand on la laisse parler, c’est-à-dire toujours dans les moments essentiels, les grandes révoltes, les grands bouleversements. Les graffitis sur les murs font tomber les murs, de Berlin jusqu’au Maghreb.

Il faut profiter de cette redécouverte non pour faire de Césaire un totem, une statue, mais pour redécouvrir la parole essentielle. Il a écrit : « Je croise mon squelette qu’une faveur de fourmis manians porte à sa demeure [tronc de baobab ou contrefort de fromager] il va sans dire que j’ai eu soin de ma parole. » Césaire est mort, son corps est parti, mais cela ne fait aucune différence pour la lecture du Cahier d’un retour au pays natal ou de ses grands poèmes d’espérances écrits à 90 ans. Il s’agit avant tout de faire lire. Ainsi, en ce moment, Michèle Césaire joue pendant un mois Une saison chez Césaire au théâtre des déchargeurs, avant de partir en tournée. Césaire vient de Victor Hugo, d’Arthur Rimbaud, de Lautréamont, c’est un synthèse entre un engagement et une profonde poésie personnelle du je qui fouille jusque dans l’inconscient et l’incompréhensible. C’est aussi cette volonté de parler au monde et de parler à tous qui était celle des romantiques. Césaire n’est pas un étranger qu’on reçoit ! Comme les autres ! Et les autres sont là aussi. Si je prends pour exemple une anthologie publiée par le Printemps des poètes aux éditions Bruno Doucey, elle rassemble des poètes des 12 régions, de Saint-Pierre-et-Miquelon à Wallis-et-Futuna en passant par la Calédonie et la Polynésie. On y retrouve des classiques comme Césaire et Damas, mais aussi des jeunes d’aujourd’hui, comme des slameurs de Nouvelle-Calédonie. Au Salon du livre, une quarantaine d’écrivains venus des outre-mer étaient invités. Certains publiaient pour la première fois.  Un des problèmes des outre-mer, c’est qu’il faut un planisphère pour les voir et qu’ils sont très éloignés les uns des autres, encore plus que de la métropole. Des compagnies calédoniennes, polynésiennes, guyanaises sont déjà venues à Paris, mais elles ne se sont pas déplacées les unes chez les autres. Il s’agit pour nous de montrer aussi les pousses et tout ce qui est à l’œuvre en ce moment.

Césaire aurait-il apprécié de se retrouver au Panthéon, dans la grisaille parisienne ?

Le fait de poser une plaque au Panthéon, c’est une manière de reconnaître que la République, et non pas l’État d’aujourd’hui ou le gouvernement du moment, reconnaît la valeur d’un des grands hommes du siècle. La retransmission de cette cérémonie en direct, donne à connaître l’homme et sa poésie. Il suffit qu’un jeune garçon dise « J’ai envie de lire » pour que le pari soit gagné.

Et votre pari, celui de lutter contre les préjugés ?

Regardez comme les gens ont été surpris d’assister aux révoltes dans les pays arabes. C’est bizarre, ces peuples-là on croyait qu’ils étaient totalement sous l’emprise de religions ou de  dictateurs, et que n’on ne pouvait pas compter sur eux pour s’opposer ! Et l’on dit encore aujourd’hui « Oulala ! Il y aura vite un autre dictateur car ce n’est pas possible qu’ils se libèrent eux-mêmes ? » Mais n’importe quel peuple, à un moment, peut se révolter parce qu’il a faim ou qu’on l’opprime. Il n’y a pas de territoire destiné à être des refuges de dictateurs, même si cela peut durer longtemps ! L’année des outre-mer obligera les responsables à prendre en compte les réalités de l’outre-mer. Les gens  ne sont pas simplement des idiots qui écoutent des discours écrits pour les endormir. Ce n’est pas l’année des outre-mer qui va faire chuter Le Pen, mais Le Pen est dérangé par l’Outre-Mer. N’oubliez pas qu’il n’a pas pu débarquer en Martinique ! C’est le seul endroit du territoire où on lui a dit non, avec ce que tu dis là, tu ne viens pas, c’est contre nous ! Et ce sans haine, de manière sereine ! C’était très fort ! C’est là, toute la puissance du réel face à un certain discours.

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Propos recueillis par Nicolas Michel.

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