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Pierre Vidal-Naquet, le passeur

par Yves Lavertu

Pierre Vidal-Naquet en 2000. © AFP

Il y a cinq ans, le 29 juillet 2006, mourait à l’âge de 76 ans des séquelles d’une hémorragie cérébrale le grand historien Pierre Vidal-Naquet. Avec lui disparaissait un intellectuel qui, plus que tout autre Français que j’avais approchés, avait accepté de s’investir dans un rôle de passeur. Avec la même ouverture à l’Autre et la même sensibilité aux droits humains qu’il avait manifestées lors de son combat contre la torture pratiquée par l’armée française en Algérie, l’auteur de L’Affaire Audin s’était vivement intéressé à la mémoire torturée qu’entretenait le Québec vis-à-vis de l’appui qui y avait été donné au régime de Vichy, et plus particulièrement face à l’accueil qu’avait offert l’establishment de cette société à un tortionnaire français.

Nos échanges avaient débuté en 2004. Cette année-là, je lui avais fait parvenir la biographie que j’avais consacrée à Jean-Charles Harvey, un journaliste antifasciste de Montréal qui, au cours de la Deuxième Guerre mondiale, avait lutté ferme contre l’élite canadienne-française, laquelle s’était massivement rangée derrière Vichy. Grand démocrate, Harvey avait produit des fleuves de textes pour dénoncer à la fois Pétain et ses supporteurs d’Amérique. *

Dans ma lettre, j’avais expliqué à Vidal-Naquet l’importance de ce libre penseur du Canada dans l’histoire de la Libération de son pays. L’éminent helléniste s’était empressé de me répondre. Il était plongé dans la lecture du livre, m’annonça-t-il, et il le lisait avec « passion ». Pierre Vidal-Naquet me confia qu’il se trouvait à être un peu informé sur l’histoire du Québec. Mais cela dit, poursuivit-il, « j’ignorais l’histoire de J.C. Harvey, et ce que je lis me stupéfie ».

L’historien me pria de lui faire parvenir un autre ouvrage que j’avais écrit sur le sujet, L’affaire Bernonville, du nom de cet ancien chef de la Milice – Jacques de Bernonville – qui, déguisé en prêtre en novembre 1946, s’était réfugié en sol québécois; un territoire devenu après la Libération un havre du vichysme sur la planète. L’ancien tortionnaire de résistants français avait reçu dans cette province le soutien actif de l’establishment clérical et nationaliste.

Je postai le bouquin à mon correspondant et moins de trois semaines plus tard, je reçus de lui une nouvelle lettre. Vidal-Naquet était estomaqué. «J’ai lu d’un trait avec un très vif intérêt votre récit », m’écrivit-il. Puis, il ajouta : « Je dois dire que j’ai été un peu effrayé. »

L’affaire Bernonville l’avait secoué, mais il ne pontifia pas pour se donner bonne contenance. Il eut plutôt l’élégance de me dire que « ce livre a été pour moi une révélation et je vous félicite de tout cœur ». 

L’auteur des Assassins de la mémoire tissait maintenant des liens entre cet épisode, un chapitre d’histoire toujours tabou au Québec, et ce qu’il connaissait du passé de cette société. Il me demanda par exemple si les Canadiens français, en dépit de leur rejet de la conscription, y avaient été astreints. Je lui répondis par un nouveau courrier. C’est ainsi que pendant les deux années suivantes, nous maintinrent des échanges sporadiques.

Au cours de cette période, l’intellectuel fit plus que de m’offrir ses commentaires. Il consacra des énergies réelles à tenter de trouver un moyen de faire diffuser mes travaux en France. Encore en avril 2006, peu avant sa mort, il s’activait tout en me parlant avec ironie de Bernonville comme d’un « ‘‘honorable’’ milicien ».

Sa disparition subite m’attrista. Tout au long de notre relation, ce témoin exemplaire de la vérité avait fait preuve d’humanité et de respect. Dès le départ, il aurait pu jouer avec moi, ce lointain blanc-bec du Québec, la carte de la distance géographique pour éviter de me répondre. Il aurait pu aussi me jeter en pâture quelques mots secs et sans âme qui ne l’auraient pas mis en danger. Il s’était montré au contraire curieux et chaleureux et m’avait pris au sérieux.

Tous les grands hommes sont simples, estimait Jean-Charles Harvey. La modestie de Pierre Vidal-Naquet, cette figure atypique de l’intelligentsia française, avaient plaidé en ce sens.

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