Françafrique : quand Bourgi règle ses comptes avec Chirac et Villepin

Par Jeune Afrique

L'avocat Robert Bourgi dans son cabinet parisien. © BERNARD BISSON/JDD/SIPA

Robert Bourgi a accusé dimanche Jacques Chirac et son ex-Premier ministre Dominique de Villepin d'avoir perçu de ses mains des sommes en liquides provenant de plusieurs présidences africaines. Un financement occulte évalué par l'avocat à "20 millions de dollars" qui, s'il était avéré, ferait trembler la république. L'ancien président français a aussitôt porté plainte pour diffamation.

Mis à jour à 12h51

Robert Bourgi serait-il passé de porte-valise de la France-Afrique à porte-flingue de la Sarkosie ? L’intéressé dément vigoureusement, prétendant n’être « mandaté par personne ». Il n’empêche : ses « révélations » incendiaires dans le dernier Journal du dimanche au sujet des montagnes de cash que Jacques Chirac et Dominique de Villepin auraient perçues de la part de plusieurs présidents africains sont propres à « cramer » littéralement les espoirs de la Chiraquie à la présidentielle de 2012.

Selon Bourgi, le système de financement politique occulte dont il a avoué être un acteur sous Chirac a existé aussi sous les présidences précédentes, Pompidou, Giscard d’Estaing et Mitterrand. Jacques Chirac a aussitôt porté plainte pour diffamation, tandis que son ancien secrétaire général et Premier ministre – dont on sait qu’il allait bientôt annoncer sa candidature pour 2012 -, indique qu’il le fera prochainement. Peut-être attend-il d’être sorti d’une autre affaire judiciaire – celle des listings de Clearstream dont le jugement en appel doit être prononcé mercredi prochain – pour se porter à nouveau en justice.

De quoi Robert Bourgi, 66 ans, les accuse-t-il exactement ? D’avoir tout simplement collecté par son intermédiaire entre 1997 et 2005 des fonds émanant  de chefs d’État africains – Omar Bongo Ondimba (Gabon), Teodoro Obiang Nguema (Guinée équatoriale), Abdoulaye Wade (Sénégal), Denis Sassou Nguesso (Congo-Brazzaville), Blaise Compaoré (Burkina Faso) et Laurent Gbagbo (Côte d’Ivoire), a-t-il précisé à France 2 dimanche. « Je n’ai aucune preuve, dans ce domaine-là, il n’y a aucune preuve, aucune trace », a cependant admis l’avocat lundi.

Sommes considérables

« À chaque fois, Dominique de Villepin était présent », assure en outre Bourgi, qui parle de sommes considérables : « plusieurs dizaines de millions de francs ». « J’évalue à 20 millions de dollars ce que j’ai remis à M. Chirac et Dominique de Villepin », entre 1997 et 2005 a-t-il précisé lundi matin sur la radio française Europe 1. Mais Bourgi s’est dit « incapable » d’estimer le total des fonds africains collectés sous les présidents Pompidou, Giscard d’Estaing et Mitterrand.

Les propos de l’avocat sont – en partie seulement – confirmés par Mamadou Koulibaly, l’ex-numéro 2 du président ivoirien déchu Laurent Gbagbo. Celui-ci a affirmé dimanche à l’AFP que quelque « trois millions d’euros » avaient bien été transférés d’Abidjan à Paris pour financer la campagne pour la réélection de Jacques Chirac en 2002. M. Bourgi « a parfaitement raison », affirme Koulibaly, qui est toujours président de l’Assemblée nationale ivoirienne.

« Cela devait éclater un jour ou l’autre », a souligné à Paris un membre de l’entourage de Gbagbo en France. La réaction sénégalaise a en revanche été totalement à l’opposé, qualifiant d’« archi-faux »les propos accusatoires de Bourgi. « Je me demande qu’est-ce qui fait courir » Robert Bourgi ? a ajouté le porte-parole de la présidence Serigne Mbacké Ndiaye, insinuant que l’avocat franco-libanais pourrait être en service commandé.

"La république des mallettes"

Robert Bourgi, homme de l’ombre en général plutôt taiseux sauf pendant ses activités d’avocat, souhaite-t-il prendre les devants et se « couvrir » alors que le journaliste Pierre Péan s’apprête à publier La république des mallettes ? Possible. Dans ce livre-brûlot, l’auteur raconte avec luxe de détails les nombreuses rétro-commissions présumées qui auraient gravité autour de l’homme d’affaires Alexandre Djouhri, ami de Villepin. Qui qualifie les faits énumérés dans l’enquête de « fantasmes », et les accusations de Bourgi d’« écran de fumée », de « volonté de salir la présidence Chirac ».

Bourgi, qui semble ne pas se soucier des retombées judiciaires à son endroit de ses propres déclarations, affirme avoir commencé son métier de « porteur de valises » de cash en mars 1997. « Le jour de l’enterrement de mon maître Jacques Foccart ». « Par mon intermédiaire », « cinq chefs d’État africains – Abdoulaye Wade, Blaise Compaoré, Laurent Gbagbo, Denis Sassou Nguesso et, bien sûr, Omar Bongo – ont versé environ 10 millions de dollars pour cette campagne de 2002 », prétend notamment Bourgi.

Interrogé par RFI lundi sur ses déclarations chocs, Robert Bourgi s’est qualifié lui-même de « repenti », avouant avoir participé pendant des années au petit manège françafricain. « J’ai assisté M. Foccart dans cette partie que je qualifie de côté obscur de la Françafrique jusqu’à son départ en 1997. Et de 1997 à 2005, j’ai géré moi-même ce côté obscur de la Françafrique », a-t-il dit.

Alain Juppé pas épargné

Même l’actuel ministre des Affaires étrangères, le chiraquien Alain Juppé, n’est pas épargné. « L’argent d’Omar Bongo a servi a payé le loyer pendant des années » de son club 89, accuse Bourgi qui, la main sur le cœur, prétend que s’il parle aujourd’hui, c’est pour « tourner la page du passé, un passé dont je ne suis pas très fier », dit-il. En clair, pour soulager sa conscience…

Une attaque qui paraît cependant bien basse pour le conseil de l’ancien président. Il est « scandaleux que M. Bourgi ait attendu que le président Chirac ne soit plus en mesure de se défendre pour soulager son âme délicate », a ironisé Me Veil, en allusion à la maladie dont souffre l’ex-chef de l’État, 79 ans en novembre.

Quand à la question de savoir si l’actuel président français, dont Bourgi est un conseiller officieux, est impliqué dans le système de financement politique occulte venant d’Afrique, Bourgi se montre très clair. Nicolas Sarkozy « m’a demandé de travailler pour lui, mais sans le système de financement par "valises" ».

De son côté, Michel de Bonnecorse, conseiller Afrique de Chirac, a pourtant assuré à Péan que Bourgi avait, avant l’élection présidentielle de 2007, déposé une mallette d’argent « aux pieds » de Sarkozy. « Il appartient aux autorités judiciaires de faire leur travail », a répliqué le ministre de l’Intérieur Claude Guéant. Le Parti socialiste, principal parti d’opposition, a demandé quant à lui l’ouverture immédiate d’une information judiciaire. Mais pour l’heure, aucune enquête n’est prévue, a précisé le parquet de Paris.

(Avec AFP)

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