9e Rencontres de Bamako : singularité des regards

Écrit par Nicolas Michel, envoyé spécial

Au mur, un photomontage de Nermine Hamman (Égypte). © Nicolas Michel pour J.A.

Organisées par le ministère de la Culture du Mali en partenariat avec l'Institut français (et Jeune Afrique), les 9e Rencontres de Bamako se sont ouvertes au Mali le 1er novembre. Un événement majeur pour les photographes africains, qui dure jusqu'au 1er janvier 2012.

Tous les deux ans et pendant plus d’un mois, Bamako (Mali) devient la capitale africaine de la photographie. Cette année, l’événement était d’autant plus attendu que 2011 a été particulièrement riche en expositions consacrés aux photographes du continent : Londres et Paris, centres incontournables de l’art contemporain – et de son marché ! – ont notamment accueilli de grandes rétrospectives, pour la plupart dédiés à des artistes sud-africains tels David Goldblatt ou Santu Mofokeng. Autant de signes qu’a dû percevoir le ministre français de la Culture et de la communication, Frédéric Mitterrand, puisqu’il a fait le déplacement depuis Paris pour assister au lancement officiel des 9èmes Rencontres de Bamako. Mais à tout seigneur tout honneur, c’est le délégué général des rencontres, le Malien Samuel Sidibé, qui a pris la parole en premier pour énoncer avec clarté les intentions qui l’animent. « Les rencontres de Bamako poursuivent trois objectifs principaux, a-t-il dit. D’une part, favoriser l’émergence de commissaires et de critiques d’art africains. D’autre part, permettre la promotion et la conservation des archives photographiques du continent. Et, enfin, contribuer au développement du marché de l’art en l’Afrique. »

L’ancien ministre français Xavier Darcos, désormais président de l’Institut français (ex-CulturesFrance) a ensuite pris la parole pour souligner que « c’est en Afrique que les enjeux sont les plus forts et les talents les plus vifs » et qu’il faut « favoriser l’accès au marché de tous ces créateurs. » Un langage qui a le mérite de la clarté quand beaucoup pensent encore que les artistes vivent d’amour et d’eau fraîche alors qu’ils ont besoin de galeristes pour les promouvoir, de collectionneur pour les faire vivre et de musées pour donner leurs œuvres à voir. Le ministre malien de la culture, Hamane Niang, a pour sa part insisté sur l’évolution même des rencontres, soulignant leur maturité. « La photographie africaine était anodine et invisible il y a 25 ans, a-t-il déclaré. C’est aujourd’hui un moyen d’expression artistique à part entière dont le rayonnement est international. »

À rebours des clichés rebattus

« Rayonnement », mot employé à tort et à travers dans le jargon des hommes politiques… Mais après avoir visité l’exposition panafricaine présentée par le Musée national du Mali, il faut se rendre à l’évidence : cette fois, le terme est juste. Le talent des 55 artistes venus de tout le continent avec leur bagage singulier et leur regard incisif saute aux yeux. Sur le thème « Pour un monde durable » choisi par les deux commissaires d’exposition, Michket Krifa et Laura Serani, chacun d’eux propose une vision personnelle, souvent – mais pas toujours – à rebours des clichés rebattus sur le réchauffement climatique, la montée des eaux, la déforestation ou la pollution… Ainsi, avec une élégance teintée de grâce et de poésie, le Malien Bakary Emmanuel Daou fait danser un sac en plastique dans les lueurs de la nuit. Un peu comme une méduse s’élançant dans l’atmosphère, léger et transparent, le sac symbole du XXème siècle – c’est un dérivé du pétrole – fait partie de notre quotidien. S’il symbolise nos excès, il peut aussi être beau, comme l’a montré le plasticien camerounais Pascale Marthine Tayou ou, aujourd’hui, Bakary Emmanuel Daou.

Dans la même veine, le Sénégalais Omar Victor Diop refuse les images catastrophistes pour montrer ce que nous pourrions faire avec ce que nous ne voulons plus. Sa série de photographies (voir la photo ci-contre. Crédit : Nicolas Michel) intitulée Fashion 2112, L’élégance du XXème siècle consiste à présenter avec humour et optimisme des vêtements fabriqués avec des rebuts : jupe taillée dans un sac de toile bon marché, pagne en bouteilles de plastique, bustier en carton… Bien entendu, impossible d’échapper, avec un sujet comme celui-là, à des regards plus pessimistes, voire inquiétants. Ainsi, avec Permanent Error, le Sud-Africain Pieter Hugo montre humains etanimaux cohabitants dans le bidonville d’Agbogbloshie, au Ghana, sur des montagnes de détritus composés de restes d’ordinateurs… Plus conceptuel, le Nigérian Charles Okereke (The canal people) a photographié en gros plan des objets flottant à la surface d’une eau irisée par ce que l’on imagine être des rejets de gasoil ou des émanation d’égouts. Les couleurs sont magnifiques, les photos d’une esthétique soignée qui n’est pas sans rappeler des détails de tableaux de maître… Mais qu’y-a-t-il sous la beauté de la polychromie, sous la surface calme de l’eau morte ?

Il serait possible de multiplier les exemples à l’infini tant les approches et les points de vue sont différents. Au fond, ce que démontre avec brio l’exposition panafricaine des 9èmes Rencontres de Bamako, c’est d’une part qu’il existe autant de regards que de photographes et que, d’autre part, la grande majorité d’entre eux s’oriente aujourd’hui vers une approche distanciée, de plus en plus éloignée du témoignage documentaire. Le ministre français de la culture et de la communication, Frédéric Mitterrand, a ainsi souligné « la diversité et la singularité des écritures photographiques qui s’appuient sur une tradition esthétique très forte tout en laissant une place pleine et entière à l’innovation ». Avant de saluer « l’esprit d’échanges et de croisements fructueux des Rencontres de Bamako, lieu symbolique de toute la création photographique d’un continent. »

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Nicolas Michel, envoyé spécial à Bamako.