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La révolte de Frantz Fanon, par Aimé Césaire

Écrit par Aimé Césaire

Césaire : Fanon était un "théoricien de la violence, sans doute, mais plus encore de l'action." © AFP

Frantz Fanon est mort il y a cinquante ans. Dans cet article de Jeune Afrique du 13-19 décembre 1961 que nous reproduisons ici, le grand écrivain Aimé Césaire, lui-même décédé en 2008, rendait hommage au penseur engagé que fut Fanon, martiniquais comme lui. Un homme, disait-il, "qui vous empêche de vous boucher les yeux et de vous endormir au ronron de la bonne conscience."

Frantz Fanon est mort. Nous le savions condamné depuis de long mois, mais contre toute raison, nous espérions, tellement nous le connaissions volontaire, capable de miracle, et tellement aussi il apparaissait essentiel à notre horizon d’homme. Et voilà qu’il faut se rendre à l’évidence. Frantz Fanon est mort à 37 ans. Vie courte mais extraordinaire. Et, brève, mais fulgurante, illuminant une des plus atroces tragédies du 20e siècle et illustrant de manière exemplaire la condition humaine elle-même, la condition de l’homme moderne. Si le mot engagement a son sens, c’est avec Frantz Fanon qu’il le prend. Un violent, a-t-on dit de lui. Et il est bien vrai que Fanon s’institua théoricien de la violence, la seule arme, pensait-il, du colonisé contre la barbarie colonialiste.

Mais sa violence était, sans paradoxe, celle du non violent, je veux dire la violence de la justice, de la pureté, de l’intransigeance. Il faut qu’on le comprenne : sa révolte était éthique, et sa démarche de générosité. Il n’adhérait pas à une cause. Il se donnait. Tout entier. Sans réticence. Sans partage. Il y a chez lui l’absolu de la passion.

Médecin, il connaissait la souffrance humaine. Psychiatre, il était habitué à suivre dans le psychisme humain le choc des traumatismes. Et surtout homme « colonial », né et inséré dans une situation coloniale, il le sentait, il la comprenait comme nul autre, l’étudiant scientifiquement, à coup d’introspection comme à coup d’observation.

Et c’est devant cette situation qu’il se révolta. Alors quand, médecin en Algérie, il assista au déroulement des atrocités colonialistes, ce fut la rébellion. Il ne lui suffit pas de prendre fait et cause pour le peuple algérien, de se solidariser avec l’Algérien opprimé, humilié, torturé, abattu, il choisit. Il devint Algérien. Vécut, combattit, mourut Algérien.

Frantz Fanon reste l’un des principaux penseurs des conséquences du colonialisme et du racisme sur l’homme.

© Rue des archives/BCA

Théoricien de la violence, sans doute, mais plus encore de l’action. Par haine du bavardage. Par haine de la lâcheté. Nul n’était plus respectueux de la pensée, plus responsable devant sa propre pensée, plus exigeant à l’égard de la vie dont il n’imaginait pas qu’elle pût être autre chose que pensée vécue.

Et c’est ainsi qu’il devint un combattant. Ainsi aussi qu’il devient un écrivain, un des plus brillants de sa génération.

Sur le colonialisme, sur les conséquences humaines de la colonisation et du racisme, le livre essentiel est un livre de Fanon : Peaux noires et masques blancs. Sur la décolonisation, ses aspects et ses problèmes, le livre essentiel est un livre de Fanon : Les damnés de la terre [dont on peut lire des extraits ici, NDLR].

Toujours, partout, la même lucidité, la même force, la même intrépidité dans l’analyse, le même esprit de « scandale »  démystificateur.

Toujours, partout, la même lucidité, la même force, la même intrépidité dans l’analyse, le même esprit de « scandale »  démystificateur.

Sans doute, bien des intellectuels et de toute couleur avaient-ils étudié le colonialisme et en avaient démonté les ressorts, expliqué les lois. Mais avec Fanon, c’est dans un monde de schémas, de coupes et de diagrammes, l’invasion de l’expérience. Et l’indemnité du témoignage palpitant encore de l’événement à quoi il est attaché, l’irruption de la vie atroce, la montée des fusées éclairantes de la colère. Frantz Fanon est celui qui vous empêche de vous boucher les yeux et de vous endormir au ronron de la bonne conscience.

Bien sûr, il y a chez lui de l’injustice, mais c’est toujours au nom de la justice. Et du parti pris, mais sans lapalissade, c’est qu’à ses risques et périls, il a pris parti, et le bon.

J’insiste, nul n’était moins nihiliste, je veux dire moins gratuitement violent que Fanon. Comme ce violent était amour, ce révolutionnaire était humanisme.

Qu’on lise Les Damnés de la Terre : si dans le dernier chapitre du livre, il dresse contre l’Europe un réquisitoire passionné. Ce n’est pas par sous-estimation de l’Europe, par manque d’admiration pour la pensée européenne. Au contraire, c’est pour s’être montrée « parcimonieuse avec l’homme, mesquine, carnassière avec l’homme ». Et ce n’est pas par hasard que le chapitre consacré précisément à la violence débouche sur cette phrase insolite : « Réhabiliter l’homme, faire triompher l’homme partout une fois pour toutes, réintroduire l’homme dans le monde, l’homme total ».

Tel fut Fanon : homme de pensée et homme d’action. Et, homme d’action et homme de foi. Et, révolutionnaire et humaniste. Et, celui qui transcenda d’un seul coup et comme d’un impétueux élan les antinomies du monde moderne où tant d’autres s’enlisent. Il y a des vies qui constituent des appels à vivre. Des « paraclets », disait le poète anglais Hopkins. On peut appliquer le mot à Fanon en le dépouillant de son contexte religieux et mystique. Celui qui réveille, et celui qui encourage. Et, celui qui somme l’homme d’accomplir sa tâche d’homme et de s’accomplir lui-même, en accomplissant sa propre pensée.

Dans ce sens Frantz Fanon fut un « paraclet ». Et c’est pourquoi sa voix n’est pas morte. Par delà la tombe, elle appelle encore les peuples à la liberté et l’homme à la dignité.