Liberia : la révolte des indigènes (#1)

Par Jeune Afrique

Samuel Doe sera torturé et exécuté par Prince Johnson en 1990. © Michel Saoure/AFP

À l'occasion du verdict en appel du Tribunal spécial pour la Sierre Leone (TSSL) dans le procès de Charles Taylor, le 26 septembre, Jeune Afrique vous offre à redécouvrir ses articles les plus saisissants concernant l'ancien président libérien. Premier volet de la série : l'arrivée au pouvoir à Monrovia de l'obscur sergent-chef Samuel K. Doe. Un article signé Jos-Blaise Alima, publié dans le J.A. n° 1007, du 23 avril 1980.

Parce que les descendants américanisés des anciens esclaves avaient fait du Liberia une terre d’apartheid et un paradis de la corruption, un sergent-chef inconnu a pris le pouvoir.

L’homme qui, dans la nuit du 11 au 12 avril, a mis un terme à plus d’un siècle de pouvoir des free men n’a pas le profil de l’officier rebelle auquel de fréquents coups d’Etat militaires nous ont habitués. Lorsqu’il renversa Ben Bella, le 19 juin 1965, Houari Boumedienne avait un passé forgé dans l’Armée de libération nationale (ALN). Le colonel au physique ascétique était alors ministre de la Défense. En Centrafrique, Jean-Bedel Bokassa lui-même était colonel et chef d’état-major des forces armées lorsqu’il prit le pouvoir dans la nuit du 31 décembre 1965. Bref, de Seyni Kountché à Mengistu Hailé Mariam, de Sangoulé Lamizana à Marien Ngouabi, en passant par Idi Amin Dada, Yakubu Gowon et Mathieu Kerekou – pour ne citer que ceux-là – les militaires qui ont pris la relève des civils étaient connus, « fichés ». Même le jeune capitaine ghanéen Jerry Rawlings avait un curriculum vitae officiel.

Voici que, pour la première fois, surgit de l’ombre un homme totalement inconnu au point que, une semaine après son coup d’Etat, aucun journal étranger n’avait publié la photo du sergent-chef Samuel K. Doe.

Voici que, pour la première fois, surgit de l’ombre un homme totalement inconnu au point que, une semaine après son coup d’Etat, aucun journal étranger n’avait publié la photo du sergent-chef Samuel K. Doe. Diplomates et journalistes en poste à Monrovia avouent n’en avoir jamais entendu parler. Et pour cause… Les officiers de haut rang sont légion dans l’armée libérienne. Alors un sous-officier ! Cet homme dont on sait seulement qu’il a 28 ans et qu’il fait partie de la garde nationale a pourtant mené son affaire de main de maître.

Fac-similé de l’article paru dans le J.A. n° 1007.

Il était une heure GMT et la capitale du Liberia était plongée dans l’ambiance habituelle des débuts de week-end. Au dernier étage de l’Executive Mansion House, résidence officielle du chef de l’Etat, des soldats de la garde nationale jouaient l’acte final d’un scénario méticuleusement mis au point. Au moment où, sous la conduite du sergent-chef Samuel K. Doe, ils investissent les appartements présidentiels, l’un des fils de William Tolbert, Adolphus Benedict, a juste le temps de s’enfermer dans une pièce pour tenter de téléphoner au président Houphouët-Boigny dont il a épousé la filleule. Son message de détresse serait parvenu à destination. Mais le chef de l’Etat ivoirien aurait décidé d’attendre le lever du jour pour envoyer des troupes au secours de son vieil ami. Il n’en aura pas le temps car, sur le champ, William Tolbert est tué d’une balle dans la tête. Ainsi se termine brutalement le conte de fées des « 300 familles » descendantes des anciens esclaves noirs, que le président américain Monroe avait autorisé à traverser l’Atlantique pour venir s’installer sur la côte ouest africaine en 1822.

Le coup d’Etat de Monrovia n’est pourtant pas, à proprement parler, une surprise. Lors du sommet de l’OUA, en juillet 1979, un ouvrier libérien nous avait lancé sous forme d’avertissement: « Les manifestations du mois d’avril ne sont qu’un avant-goût de ce que le pays risque de connaître si se perpétue ce système qui fait du Liberia une terre d’apartheid où des Noirs martyrisent d’autres Noirs. » (J.A. n° 971). Et c’est symboliquement que les putchistes ont choisi d’intervenir le jour anniversaire des incidents qui, le 14 avril 1979, avaient ébranlé la capitale libérienne.

Ces événements, qui firent quelque 70 morts et plus de 400 blessés dans la seule ville de Monrovia, avaient pour origine une étude du ministère de l’Agriculture recommandant l’augmentation du prix du riz, nourriture de base des Libériens; qui serait passé de 22 à 30 dollars le sac de 50 kilos.

De nombreuses arrestations furent opérées parmi les militants de la Progressive Alliance of Liberia (PAL), le mouvement de l’opposition (alors non encore reconnue) qui avait lancé le mot d’ordre de manifestation. Par la suite, des mesures d’amnistie générale, l’augmentation des salaires dans le bâtiment et, surtout, la baisse du prix du riz à 20 dollars le sac contribuèrent à calmer les esprits. Il est vrai que le président Tolbert avait bien choisi son moment en annonçant ces mesures à la veille du sommet de l’OUA. Le président de la PAL lui-même, Gabriel Bacchus Matthews, décida de jouer le jeu en offrant au gouvernement « toute l’aide utile en rapport avec l’accueil du sommet de l’OUA ».

Le Liberia, c’était la Rhodésie et l’Afrique du Sud réunies.

Il ne pouvait s’agir, en réalité, que d’une trêve dictée par les circonstances. Par-delà la grogne des consommateurs, ce sont les fondements de l’Etat libérien qui étaient remis en cause.

Le Liberia, en effet, était la Rhodésie et l’Afrique du Sud réunies. Pendant cent vingt-trois ans, l’oligarchie des Américano-Libériens (3 % de la population) a exercé une autorité sans partage sur les autochtones refoulés dans l’arrière-pays. Cette domination s’est répercutée sur l’économie dont les structures restent de type colonial. Si le Liberia est le septième producteur mondial de caoutchouc et le premier exportateur africain de minerai de fer, le secteur économique est contrôlé par des étrangers, notamment les Américains. C’est ainsi que Firestone assure 72 % de la production du caoutchouc tandis que LAMCO (Liberian American Company) exploite les mines de fer. Le dollar américain est la monnaie quasi officielle et 20 % du PNB sont transférés chaque année par les sociétés étrangères. (qu’on appelle concessions) au titre d’intérêts sur prêts, redevances, dividendes.

Selon une récente étude de la Banque mondiale, le PNB par tête s’élève à 164 dollars pour le secteur traditionnel, 784 dollars pour le secteur moderne (hors concessions étrangères) et 1 620 dollars pour les concessions étrangères. Une autre étude, d’un consultant, le Pr Aska, donne des chiffres encore plus éloquents. Il en ressort que 5 % des familles les plus riches se partagent 50 % du revenu national.

Le mécontentement a grandi dans les campagnes puis a gagné les villes, où 40 % des fonctionnaires ont aujourd’hui un salaire inférieur à 100 dollars par mois. Pendant ce temps, la corruption faisait rage à tous les niveaux, à commencer par les hautes sphères. Le seizième sommet de l’OUA (juillet 1979) devait précisément être l’occasion d’un scandale financier qui entraîna le limogeage de trois membres du gouvernement.

Fac-similé de l’article paru dans le J.A. n° 1007.

Toutes les conditions d’une explosion populaire étaient donc réunies. Restait à la provoquer, à l’organiser et à la diriger. Depuis le 14 avril 1979, l’opposant Gabriel Bacchus Matthews savait qu’il disposait de nombreux atouts. Mais son mouvement devait sortir de la semi clandestinité. La création, en 1973, du MOJA (Mouvement pour la justice en Afrique) n’avait pas brisé le monopole du pouvoir détenu par le parti gouvernemental, le True Whig Party, depuis sa création en 1860. Il fallut attendre le 8 janvier 1980 pour voir les autorités accepter l’existence d’un parti d’opposition. La PAL de Matthews devenait le PPP (Progressive People’s Party). Deux mois plus tard, c’était l’épreuve de force. Irrité par les nombreuses tracasseries dont ses militants étaient l’objet, Gabriel Bacchus Matthews ordonnait, le 6 mars, une grève illimitée en vue d’obtenir la démission du président Tolbert. Le lendemain, le PPP organisait une marche pacifique sur la présidence dont le « locataire » se trouvait en tournée à l’intérieur du pays. La réaction du président fut brutale (voir JA. n° 1 003). Non seulement le PPP fut frappé d’interdiction, mais plus d’une centaine de personnes furent arrêtées. Parmi elles, Matthews lui-même. Vingt dirigeants du mouvement trouvèrent leur salut dans la fuite. Des primes de 1 500 à 2 500 dollars furent offertes à quiconque permettrait l’arrestation des principaux fuyards, tandis que le ministre de la Justice menaçait de mettre leur tête à prix s’ils ne se livraient pas rapidement. Un mois plus tard, c’est Tolbert qui a trouvé la mort.

Chrétien pratiquant, ancien président de l’Alliance baptiste universelle, grand maître (comme tous les présidents libériens) de la franc-maçonnerie locale, William Tolbert s’est-il laissé débordé sur sa droite par les ultra-conservateurs de son parti ? Toujours est-il que la répression, brutale, n’a fait que condamner davantage son régime. L’explosion, dès lors, était inévitable. Le fruit était devenu mûr. Il ne restait plus qu’à le cueillir. Un sergent-chef l’a pris, avec la bénédiction de l’opposition et sous les acclamations de tous les laissés pour compte.

C’est la revanche des "indigènes" qui, pour la première fois, se retrouvent majoritaires au gouvernement.

Le tombeur de Tolbert a justifié son intervention par « la corruption rampante et l’incapacité du gouvernement à mener efficacement les affaires du peuple libérien ». Il est clair, en tout cas, que le coup d’Etat du 12 avril marque la fin des privilèges d’une minorité. C’est la revanche des « indigènes » qui, pour la première fois, se retrouvent majoritaires au gouvernement. Ce n’est, après tout, qu’un juste retour des choses.

La composition de l’équipe ministérielle appelle cependant d’intéressantes remarques. Et d’abord celle-ci : l’armée ne donne pas l’impression de vouloir confisquer le pouvoir. Six militaires seulement font partie d’un gouvernement de dix-neuf membres. Fait inhabituel : le ministre de la Défense est un civil. Quant à la répartition des portefeuilles, elle semble obéir à un judicieux dosage où transparaît le souci de la cohésion, nationale. Libéré dès le lendemain du coup d’Etat en même temps que tous ses compagnons, Matthews a reçu le ministère des Affaires étrangères tandis que trois autres membres du PPP font leur entrée au gouvernement. Le MOJA a deux portefeuilles. attribués aux personnalités les plus en vue du mouvement, les Drs Togba Nah Tipoteh (Plan et Affaires économiques) et Henry B. Fanbulleh. Le premier est le président du MOJA. Le second a fait parler de lui il y a douze ans. Ambassadeur en Tanzanie et au Kenya, il a été arrêté le 11 juillet 1968 sur ordre du président Tubman. Accusé d’avoir voulu favoriser la promotion des autochtones, il fut condamné à vingt ans de prison. Dernière indication : trois membres de l’équipe Tolbert, des autochtones  ont été maintenus au gouvernement du sergent-président Doe. Parmi eux, Georges Boley, Accusé de complicité lors des événements du mois de mars, il avait été arrêté en même temps que les membres du PPP.

La coexistence de plusieurs courants au sein du gouvernement incite à penser que le Liberia s’achemine vers le multipartisme. Pour l’heure, le parti de Matthews peut, à juste titre, se prévaloir d’avoir traduit les aspirations populaires. Son slogan favori, « Au nom du peuple, la lutte continue », est devenu le mot d’ordre par lequel se terminent tous les communiqués officiels. On peut au moins d’ores et déjà affirmer que dans ce pays qui s’enorgueillit d’être le premier Etat indépendant d’Afrique, rien ne sera plus comme avant.