Liberia : quand Charles Taylor s’en prend aux journalistes (#5)

Par Jeune Afrique

Charles Taylor le 21 septembre 1990. © AFP

À l'occasion du verdict en appel du Tribunal pour la Sierra Leone (TSSL) dans le procès de Charles Taylor, le 26 septembre, Jeune Afrique vous invite à redécouvrir ses articles les plus saisissants concernant l'ancien président libérien. Dans le cinquième volet de la série, Élisabeth Lévy raconte comment celui qui n'est encore qu'un chef rebelle, soumet le correspondant de RFI, Stephen Smith, a un simulacre d'exécution. Un article publié dans le J.A n°1549, du 5 au 11 septembre 1990.

Charles Taylor a eu bien raison. Oubliant son vernis démocratique, son éducation américaine et son image, soigneusement travaillée, d’homme responsable, il a perdu son calme et expulsé un journaliste, un empêcheur de fanfaronner en rond. Car Stephen Smith, envoyé spécial du quotidien Libération, fournissait chaque jour des chroniques à RFI, souvent répercutées sur la BBC. Or, dans ce pays sans téléphone, sans télévision et sans journaux, la radio est devenue le seul contact des combattants avec le monde extérieur. L’unique source d’information sur leur propre combat. Et un élément stratégique dans cette guerre qui est avant tout une guerre de bruits – ceux des balles qui sifflent sans atteindre leur but, ceux des rumeurs… Quand un reporter, mal intentionné bien sûr, raconte que 500 rebelles se sont rendus, franchissant avec un drapeau blanc la frontière de la Sierra-Leone, cela fait désordre. Et, surtout, cela risque de faire école. Quand il remarque qu’à une dizaine de kilomètres du front, le chef rebelle ne se sépare pas de son gilet et de son casque pare-balles, le ridicule n’est pas très loin.

Quasiment kidnappé au milieu de la nuit, Stephen Smith est soumis à un simulacre d’exécution, quelques minutes après que Charles Taylor eut juré, la main sur le cœur, qu’aucun mal ne lui serait fait…

Charles Taylor, avec ses bonnes manières diplomatiques, a oublié ses déclarations sur le nécessaire travail des journalistes. Quand on est en phase de repli, mieux vaut gérer ça en famille. Accusé d’espionnage – un grand classique -, quasiment kidnappé au milieu de la nuit, Stephen Smith est soumis à un simulacre d’exécution, quelques minutes après que Charles Taylor eut juré, la main sur le cœur, qu’aucun mal ne lui serait fait… Une nuit passée au milieu des combattants excités à qui aucune consigne n’avait été donnée. « Pourquoi ne le tue-t-on pas ? » entend le journaliste à plusieurs reprises… L’idée n’est finalement pas retenue. Mais en cas de panique généralisée, elle aurait pu revenir à l’ordre du jour. Peu soucieux de voir cette éventualité se produire, tous les correspondants étrangers quittent le Liberia. Dans la zone contrôlée par les rebelles, c’est le black-out. Débarrassé de tout témoin, Charles Taylor crie sans doute victoire. Mais, sans le savoir, il vient peut-être de subir sa pire défaite.

Déjà 200 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici