Charles Taylor : « Seul Houphouët-Boigny m’a aidé » (#3)

Par Jeune Afrique

Charles Taylor le 21 septembre 1990. © AFP

À l'occasion du verdict en appel du Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL) dans le procès de Charles Taylor, le 26 septembre, Jeune Afrique vous invite à redécouvrir ses articles les plus saisissants concernant l'ancien président libérien. Le troisième volet de cette série est une interview accordée par celui qui n'est encore qu'un rebelle prétendant agir pour la démocratie et la défense des droits de l'homme. Même s'il ne souhaite visiblement qu'une chose : "tuer" Samuel Doe pour prendre sa place. Un entretien exclusif réalisé par Mariam C. Diallo et publié dans le J.A. n° 1542 du 18 au 24 juillet 1990.

Jeune Afrique : Qu’est-ce qui vous oppose fondamentalement au président Doe ?

Charles Taylor : Mais tout ! A-t-il jamais fait quelque chose de bien-pour le peuple ? A-t-il jamais respecté les droits de l’homme ? Il a tout détruit, l’économie, la propriété privée, la vie sociale et politique. Pourquoi laisser un tel homme continuer sa besogne ? Nous voulons en finir…

Qu’allez-vous proposer à vos compatriotes une fois Doe renversé ? Avez-vous un projet de société ?

Bien sûr ! Si Dieu nous aide à gagner la guerre, nous nous adresserons au peuple pour qu’il se prononce sur la forme de gouvernement. Je ne veux pas instaurer un gouvernement militaire au Liberia, mais un régime civil démocratique, avec un programme économique et social pour développer le pays et faire revenir les enfants qui se sont réfugiés dans les pays limitrophes et ailleurs.

Je veux garantir la liberté d’expression et la liberté de presse, mettre sur pied un système judiciaire indépendant et enfin, amener le peuple libérien vers le progrès dans le respect des droits de l’homme. J’ai une longue expérience de la politique.

Fac-similé de l’interview de Charles Taylor, dans J.A. n° 1542.

Et si, demain, le peuple vous refuse son suffrage, accepterez-vous son verdict ?

Pourquoi pas ? Comment peut-on gouverner sans le peuple? Depuis le début des combats en décembre 1989, j’ai demandé à tous ceux qui avaient engagé la lutte avant moi de se rallier à moi pour combattre Doe. Certains l’ont fait. D’autres pas. C’est la preuve, que j’accepte la contestation. Il existe des partis d’opposition qui ne sont pas avec nous. Notre souhait reste de rassembler tous les Libériens. Et puis, j’autoriserai n’importe quel parti d’opposition. Le peuple libérien peut me faire confiance.

Qui vous soutient à l’extérieur ?

Félix Houphouët-Boigny est humain, il a accueilli les réfugiés, leur a trouvé un toit, leur donne à manger, les soigne…

La seule personne qui m’ait aidé de l’extérieur et que je voudrais saluer ici, c’est le président Félix Houphouët-Boigny. Il est humain, il a accueilli les réfugiés, leur a trouvé un toit, leur donne à manger, les soigne…

Il a empêché Samuel Doe d’envoyer ses tueurs abattre les réfugiés. Je tiens à dire cependant que je n’ai jamais discuté avec un seul ministre ivoirien. Pas plus que je n’ai téléphoné au président Houphouët-Boigny. Je n’oublie pas de remercier le général Lansana Conté et Joseph Momo, parce que les Libériens sont en Guinée, et en Sierra-Leone. Ils nous ont aidés également, mais pas militairement.

Que se passera-t-il si Doe ne veut pas quitter le pouvoir ?

Je le tue ! Je peux entrer n’importe quand à Monrovia. Mais j’essaie d’éviter la mort des civils.

Où avez-vous entraîné vos troupes ?

Ici même, dans le comté de Nimba.

En Libye aussi ?

Non. Aucun de nos hommes n’a été entraîné en Libye.

Aucun soutien donc, ni de la Libye, ni des Etats-Unis ?

Strictement rien. Les Américains ne nous apportent aucun soutien. A Doe non plus. Nous ne leur avons rien demandé d’ailleurs.

Mais que feront leurs navires qui mouillent au large des côtes libériennes ?

En tout cas, ce n’est pas pour m’aider. Ils sont là pour évacuer les Américains qui sont chez nous.

Vous comptez dans vos rangs des enfants de 8 à 13 ans…

Ils sont jeunes c’est vrai. Mais les gosses de 8 ans ne participent pas au combat. Même s’ils connaissent parfaitement le maniement des armes pour se défendre quand ils rencontrent des ennemis sur leur chemin.

Quelle image voulez-vous que l’on garde de vous ?

Celle d’un homme qui a apporté la paix, la justice, l’honnêteté au Liberia. Je ne voudrais pas être perçu comme un dictateur qui vole les gens, et les persécute.

Quand les combats prendront-ils fin à votre avis ?

Quand j’aurai tué Doe.

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Propos recueillis dans le comté de Limba par Mariam C. Diallo