Liberia : les habits neufs du président Taylor (#7)

Par Jeune Afrique

Le "pyromane" Charles Taylor en 1990. © AFP

À l'occasion du verdict en appel du TSSL dans le procès de Charles Taylor, le 26 septembre, Jeune Afrique vous offre à redécouvrir ses articles les plus saisissants concernant l'ancien président libérien. Dans le septième volet de la série, Albert Bourgi analyse le parcours du chef rebelle jusqu'à la magistrature suprême. Un éditorial publié dans le J.A. n° 1909, du 6 au 12 août 1997.

L’investiture, le 2 août, à Monrovia, de Charles Taylor, comme 2e président du Liberia, ouvre une nouvelle page dans l’histoire singulière et stratégique de ce pays, né il y a un siècle et demi, de la volonté des Noirs américains de retrouver leurs racines africaines. Les cérémonies auxquelles a donné lieu l’événement en présence de huit chefs d’Etat du continent, au premier rang desquels le Nigérian Sani Abacha, marquent une rupture avec les huit années de guerre civile qu’ont eu à endurer les Libériens. Pour en arriver là, il a fallu, hélas, à ces derniers, payer un lourd tribut : deux cent mille morts, plus d’un million de réfugiés et de déplacés, la destruction de la quasi-totalité des infrastructures du pays, l’effondrement de tous les circuits économiques au profit d’une contrebande généralisée, et, enfin, la déstructuration d’une société qui est aujourd’hui dépourvue de repères.

L’aspect le plus paradoxal de cette « sortie de guerre » que constitue l’élection de Charles Taylor est qu’elle consacre la victoire du « pyromane », celui par lequel le Liberia a entamé, à partir de 1990, une inexorable descente aux enfers. Si, à l’origine, la dictature fantasque et sanglante du sergent Samuel Doe justifiait amplement le soulèvement auquel avait appelé le chef du Front national patriotique du Liberia (FPNL), la tournure prise par ce que l’on qualifiait au départ de guérilla, a vite débouché sur le chaos et sur un véritable bain de sang. Tout au long des sept dernières années, Charles Taylor a démontré qu’il était prêt à tout pour assouvir ses ambitions politiques. En enrôlant des enfants et en leur apprenant à massacrer aveuglément, en érigeant en système la rapine et le pillage et en pratiquant systématiquement la politique de la terre brûlée, comme l’ont montré les tragiques événement de Monrovia en 1996, le nouvel élu a sans nul doute fait reculer les limites de l’horreur dans son pays.

Charles Taylor a été sans conteste le principal responsable de la pérennisation du conflit, en n’hésitant pas à fouler aux pieds la quinzaine d’accords de "paix" qui furent signés.

En fait, Charles Taylor n’a eu cure d’aucune des lois les plus élémentaires que toute guérilla s’assigne dans la poursuite de ses objectifs. Dans cet ordre d’idées, il a été sans conteste le principal responsable de la pérennisation du conflit, en n’hésitant pas à fouler aux pieds la quinzaine d’accords de « paix » qui furent signés, à des moments divers, sous l’égide des organisations et des pays de la sous-région. Ce jeu de dupes dans lequel a toujours excellé Taylor a été, il est vrai, largement facilité par l’absence de réelle volonté de paix de certains Etats et par les rivalités, souvent non dites, qui opposaient ces derniers sur la question libérienne. Le sens tactique de l’ancien chef de guerre lui a, en fin de compte, permis d’obtenir le soutien de dirigeants nigérians, qui, après l’avoir combattu, ont cautionné le scrutin présidentiel du 19 juillet.

La soif inextinguible de pouvoir de Charles Taylor aura eu finalement raison des trois obstacles qui se dressaient sur son chemin. Contraint de choisir entre son bourreau et la reprise, presque inéluctable, du cauchemar de la guerre, le peuple libérien a opté pour le premier terme de cette triste alternative. En élisant massivement Charles Taylor, il a voulu souscrire une sorte d’assurance sur le retour de la paix que le chef du NPFL était le seul à pouvoir lui offrir. A l’image du Nigeria d’Abacha, présent à son investiture, le nouveau président a su également forger un consensus, autour de sa personne parmi les pays de la sous-région impliqués, à des degrés divers, dans un conflit qui menaçait à terme de les déstabiliser. Celte évolution a été davantage le fruit de la lassitude que d’une adhésion franche à un personnage pour le moins contrasté et controversé. Enfin, c’est au nom d’une semblable résignation que la communauté internationale, s’abritant derrière un scrutin jugé « libre » et « transparent », a accepté de composer avec le nouveau président.

Les habits neufs de président « respectable » que vient d’endosser Charles Taylor suffiront-il à transformer l’ancien chef de guerre en démocrate respectueux du nouveau contrat moral passé avec les concitoyens ? Comme à l’accoutumée, le nouvel élu n’a pas été avare de promesses. Il s’est ainsi engagé à instituer des mécanismes de protection des droits de l’homme et à promouvoir la réconciliation nationale. Il est vrai que Charles Taylor aura fort à faire pour amener les Libériens, les Etats voisins de son pays ainsi que la communauté internationale à oublier son passé et les convaincre de sa capacité à reconstruire un pays qu’il a largement contribué à saccager. Il reste à souhaiter que les bailleurs de fonds ne se détournent pas plus longtemps d’une population dont ils n’ont guère cherché à soulager les souffrances pendant les huit années d’une guerre qui s’est déroulée dans un huis clos tragique.