Liberia : fin de partie à Monrovia pour Charles Taylor ? (#8)

Par Jeune Afrique

Charles Taylor en août 2003 à Morovia. © afp.com/Georges Gobet

À l'occasion du verdict en appel du Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL) dans le procès de Charles Taylor, le 26 septembre, Jeune Afrique vous invite à redécouvrir ses articles les plus saisissants concernant l'ancien président libérien. Le huitième volet de la série est consacré au début du long déclin de celui qui, bientôt, deviendra le prisonnier le plus célèbre de la justice internationale. Un article signé par Valérie Thorin et publié dans le J.A n°2214 du 15 au 21 juin 2003.

Sale temps pour Charles Taylor. Les rebelles sont aux portes de la capitale, ses « amis» le lâchent un à un et le Tribunal spécial de l’ONU pour la Sierra Leone a annoncé son inculpation pour crimes contre l’humanité.

Charles Taylor est-il fini ? S’il ne l’est pas encore, le chef de l’État libérien n’en est plus très loin. Déjà, les rats quittent le navire. Une centaine de ressortissants américains ont abandonné Monrovia, la capitale, dans la soirée du 10 juin, à bord d’hélicoptères militaires français. Ils ont été conduits sur un bâtiment de guerre ancré au large, où se trouvaient déjà 435 passagers (de 37 nationalités différentes) en attente d’une évacuation. Le Ghana s’apprête à faire de même et a dépêché sur place plusieurs avions.

La veille, le président George W. Bush avait adressé une lettre au Congrès, l’informant de la réduction d’activité de l’ambassade américaine à Monrovia et de la mobilisation de 35 soldats venus d’Europe, prépositionnés en Sierra Leone depuis le 7 juin. Leur mission est de protéger les locaux et les derniers diplomates encore sur place. « Taylor est aujourd’hui une force de destruction », a déclaré Richard Boucher, le porte-parole du département d’État.

Fac-similé de l’article de Vélrie Thorin, dans J.A. n° 2225.

Ces propos durs contrastent pourtant avec l’attitude des représentants américains sur le terrain. En particulier à Accra, capitale ghanéenne, où les négociations de paix interlibérienne ont été interrompues, le 4 juin, en raison de l’inculpation de Taylor, qui participait aux débats, par le Tribunal spécial des Nations unies pour la Sierra Leone. Il est aujourd’hui accusé de crimes contre l’humanité pour avoir soutenu les rebelles sierra-léonais du Front révolutionnaire uni (RUF).

Comme les Britanniques en Sierra Leone et les Français en Côte d’Ivoire, les Américains espéraient jouer un rôle clé pour faire cesser les combats entre les forces gouvernementales et les rebelles du Lurd (Liberians United for Reconciliation and Democracy) et du Model (Movement for Democracy in Liberia), un nouveau groupe apparu il y a quelques semaines. La révélation, par le procureur David Crane, de l’accusation portée contre Taylor était tenue secrète depuis le 7 mars pour permettre aux négociateurs américains d’obtenir le départ pacifique du président – peut-être en juillet ou en août – et la fin des hostilités.

« Il était impératif que tous les participants sachent qu’ils traitaient avec un criminel de guerre », a estimé Crane. D’autant qu’il souhaitait saisir l’occasion de la présence de Taylor sur un territoire étranger pour le faire arrêter. Les Américains n’ont pas répliqué, mais restent impliqués dans les pourparlers.

Les propos de Lansana Conté en 1993 apparaissent prémonitoires : "Taylor est un cancer. Si nous ne l’éliminons pas maintenant, nous serons encore là dans dix ans à regretter qu’il déstabilise toute la sous-région."

Charles Taylor n’a plus d’amis. Honni par la Sierra Leone, il est en passe d’être lâché par le Ghana, sous la pression de ses ressortissants dont la vie et les biens sont continuellement menacés à Monrovia. Le gouvernement ivoirien le juge responsable de l’approvisionnement en armes de sa rébellion et des exactions commises dans la région de Danané et de Man. Quant au président guinéen Lansana Conté, ses propos de 1993 apparaissent prémonitoires : « Taylor est un cancer. Si nous ne l’éliminons pas maintenant, nous serons encore là dans dix ans à regretter qu’il déstabilise toute la sous-région. »

À l’intérieur du Liberia, c’est pire encore. Le 6 juin, la rébellion a lancé ce qu’elle considère comme 1’« assaut final » et fixé une date limite pour le départ du président : le 11 juin. Les bombardements et les combats se poursuivent, en particulier dans les faubourgs ouest de Monrovia, près du pont Gabriel-Thuker sur le fleuve Saint Paul, et sur la route qui mène à Tubmanberg, poste avancé des rebelles. Le Lurd, qui opérait auparavant à partir de la Guinée, s’est emparé de tout le nord et l’est du pays. Le Model tient, pour sa part, plusieurs points stratégiques dans l’Est et le Sud. Le territoire contrôlé par les forces gouvernementales se réduit comme peau de chagrin.

Rentré précipitamment du Ghana le 4 juin, Taylor affirme avoir déjoué un coup d’État dans lequel serait impliqué le vice-président Moses Blah, qu’il a aussitôt fait arrêter, ainsi qu’une « ambassade occidentale ». Inquiet de la défection de certains de ses partisans, il aurait quitté la présidence pour Congotown, une banlieue de Monrovia proche de l’aéroport. Sa famille serait réfugiée à Accra.

Taylor n’a aucun soutien à attendre d’une population ruinée et harassée par des décennies de guerre civile. Les humanitaires estiment actuellement à 1 million le nombre des résidents à Monrovia, soit un tiers de la population totale du pays. La plupart sont des paysans chassés de leurs villages par les combats. Les abris sont insuffisants et les « déplacés » s’installent n’importe où, dans des conditions sanitaires désastreuses. Ils sont acculés dans la ville, dont les accès principaux sont coupés par les rebelles. Selon l’ONG britannique Merlin, l’une des rares encore présentes à Monrovia, la nourriture et l’eau potable manquent. Des cas de choléra et de rougeole ont été signalés.

Comment Taylor a-t-il pu en arriver là ? En se comportant non comme un chef d’État, mais comme le chef de guerre qu’il n’a jamais cessé d’être. Sans s’encombrer du moindre scrupule, il a permis le trafic de diamants, d’or, de bois et d’armes pour gagner des dollars qui n’ont pas bénéficié à son peuple et trop peu à ceux qui ont contribué à le porter au pouvoir. D’où leur ressentiment. La paix en Sierra Leone a mis un terme à ces fructueuses opérations et pourrait bien le conduire, tel un vulgaire criminel de droit commun, devant les juges.

Taylor est aveugle au sort des centaines de milliers de ses compatriotes entassés dans les camps de réfugiés en Guinée, en Côte d’Ivoire ou en Sierra Leone.

Début juin, à la table des négociations d’Accra, Taylor se vantait encore, non sans naïveté, d’avoir été élu, en juillet 1997, avec 75,3 % des voix à l’issue d’un scrutin qualifié par les observateurs internationaux de « globalement libre et transparent ». Ce qui lui permettait de balayer d’un revers de main toute suggestion de démission de la part des diplomates. Confiant en ses capacités militaires, sûr de lui, il ne doutait pas une seconde d’être en mesure de contenir la rébellion. Cet aplomb, doublé d’un ardent désir de rester au pouvoir à tout prix, lui a fait perdre le contact avec la réalité. Il est aveugle au sort des centaines de milliers de ses compatriotes entassés dans les camps de réfugiés en Guinée, en Côte d’Ivoire ou en Sierra Leone. Et il s’étonne que Ruud Lubbers, le haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés, ait l’audace de lui demander de quitter le pouvoir.

La paix au Liberia est vitale pour la sous-région. Les négociateurs d’Accra doivent trouver une solution politique pour la restaurer, avec ou sans Taylor. Il va de soi qu’une éventuelle arrivée du Lurd au pouvoir, par les armes, n’est pas la garantie de la stabilité du pays. Tout doit être mis en œuvre pour parvenir à la réconciliation nationale, seule issue acceptable.