Liberia : un si long chemin vers la paix (#9)

Par Jeune Afrique

Gyude Bryant, chef du gouvernement de transition en 2003. © AFP

À l'occasion du verdict en appel du Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL) dans le procès de Charles Taylor, le 26 septembre, Jeune Afrique vous invite à redécouvrir ses articles les plus saisissants concernant l'ancien président libérien. Le neuvième volet de la série revient sur les conditions dans lesquelles la guerre civile a pris fin, en août 2003. La paix amène alors un nouveau gouvernement de transition qui sera dirigé par l'opposant modéré Gyude Bryant. Deux articles signés Gilles Yabi et publiés dans J.A. n° 2225 du 31 août au 6 septembre 2003.

Deux semaines après la proclamation officielle de la fin de la guerre, la situation reste calamiteuse à Monrovia comme dans le reste du pays.

Dans la journée, les responsables des hôpitaux de Monrovia coupent le courant fourni par les générateurs. Ils ne le remettent que pour assurer les opérations chirurgicales urgentes. Au moins disposent-ils maintenant de quelques médicaments et de matériel pour soigner les nombreux blessés et les malades frappés par l’épidémie naissante de choléra et les autres infections qui prospèrent dans les camps de réfugiés. Dans le sillage des organes des Nations unies chargés des questions humanitaires, de nombreuses organisations non gouvernementales sont venues prêter main forte au million d’habitants de la capitale libérienne. Mais leur travail est contrarié par une insécurité persistante, que déplore l’Organisation des Nations unies par la voix de son coordonnateur spécial pour l’assistance humanitaire d’urgence au Liberia, Ross Mountain. Deux semaines après la proclamation officielle de la fin de la guerre, le 18 août à Accra (Ghana), des tirs sporadiques sont toujours entendus à Monrovia, des viols sont signalés et les jeunes combattants, armés de leurs fusils d’assaut, pillent régulièrement les entrepôts des organisations humanitaires.

Le début de l’article de Gilles Yabi, dans J.A. n° 2225.

Si la vie n’est pas devenue comme par enchantement une partie de plaisir à Monrovia, la situation dans le reste du pays est encore plus calamiteuse. Notamment à Bahn, à 240 km au nord-est de la capitale, dans le comté de Nimba, une région longtemps restée fidèle à Charles Taylor, et que continuent de se disputer les « loyalistes » et les rebelles, malgré l’accord de paix signé entre le gouvernement intérimaire dirigé par l’ancien vice-président Moses Blah, le LURD (Libériens unis pour la réconciliation et la démocratie) et le Model (Mouvement pour la démocratie au Liberia). Le ministre de la Défense Daniel Chea et les chefs militaires du LURD se sont aussi mutuellement accusés d’avoir déclenché de nouvelles hostilités autour de la ville de Gbarnga, à 160 km au nord-est de Monrovia. La situation est tout aussi préoccupante dans la zone contrôlée par les rebelles du Model, des tirs au mortier ayant été entendus près de la cité portuaire de Buchanan, au sud-est du pays. Résultat : des milliers de personnes à nouveau sur les routes, fuyant les combats.

Les nombreux "généraux" de Taylor, qui ont souvent moins de 18 ans, n’ont pas compris que la fin de la guerre signifiait aussi le renoncement à l’activité économique fondée sur le pouvoir du fusil d’assaut AK-47.

Comme le fait remarquer Ross Mountain, « il n’est pas nécessaire d’avoir des combats pour que les gens commencent à fuir ». Les combattants libériens de tous bords savent très bien tirer en l’air pour effrayer les populations et piller ensuite en toute sérénité les maisons abandonnées. Les nombreux « généraux » des milices orphelines de Taylor, qui ont souvent moins de 18 ans, n’ont pas forcément compris que la fin de la guerre célébrée en grande pompe par les personnalités politiques devait signifier aussi le renoncement à leur activité économique traditionnelle, fondée sur le pouvoir dissuasif du fusil d’assaut AK-47 ou de la mitrailleuse légère. Pour le représentant spécial du secrétaire général de l’ONU au Liberia, l’Américain Jacques Klein, les données sont simples : « Les combats se poursuivront tant que des soldats de maintien de la paix en nombre suffisant ne seront pas sur le terrain. Quand les combattants verront que nous avons plus d’armes qu’eux, ils se calmeront. » Klein n’est pas le seul à trouver désespérément lent le déploiement des forces de l’Ecomil, la mission de la Cedeao (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) pour le Liberia.

L’ancien numéro deux de Taylor, Moses Blah, président intérimaire depuis le 11 août, a aussi demandé à l’organisation sous-régionale d’accélérer le débarquement de ses troupes pour « mettre un terme au carnage ». Au 27 août, les effectifs de l’Ecomil plafonnaient toujours à 1 550 hommes, dans l’attente d’un contingent de 750 soldats ghanéens, maliens et sénégalais. Alors qu’on estime entre 12 000 et 15 000 le nombre de soldats requis pour rétablir la sécurité sur l’ensemble du territoire libérien.

Il ne faut pas non plus trop compter sur un engagement américain. Le 24 août, les quelque 150 marines qui avaient foulé le sol de Monrovia pour aider les premiers bataillons de l’Ecomil à contrôler les points stratégiques de la ville ont rejoint leurs navires de guerre au large des côtes libériennes, disposés cependant à « revenir en cas de nécessité ». Malgré le retour à un calme précaire dans la capitale, l’océan Atlantique reste un lieu plus sûr. Pour ceux qui doutaient de la volonté des Américains de se retirer au plus vite de ce bourbier tropical, le président George Bush a tenu à préciser que sa flotte rebroussera chemin le 1er octobre au plus tard.

Les enfants en armes, affublés de perruques ridicules et toujours "accros" au haschich, continuent à faire la loi dans la majeure partie du territoire.

Pendant que le Programme alimentaire mondial (PAM) distribue des vivres à plus de 122 000 personnes à Monrovia, que l’ONG World Vision estime que près de 40 % des enfants de moins de 5 ans dans les camps de déplacés de la même ville souffrent de malnutrition, que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dénombre au moins 260 nouveaux cas de choléra par semaine dans la capitale, et que les enfants en armes, affublés de perruques ridicules et toujours « accros » au haschich, continuent à faire la loi dans la majeure partie du territoire, très loin de là, un homme et ses proches achèvent d’aménager leurs nouvelles et coquettes résidences. À Calabar, dans l’État de Cross River, au sud-ouest du Nigeria, Charles Taylor entame tranquillement sa troisième vie, après celles de chef de guerre puis de président de la République du Liberia. Beaucoup de Nigérians en veulent toujours à leur chef de l’État Olusegun Obasanjo d’avoir offert le gîte au clan Taylor, mais les commerçants de Calabar voient plutôt les choses du bon côté : leurs nouveaux voisins échangent des dollars américains contre des nairas, et les postes de télévision et autres équipements se vendent comme des petits pains…

Nouveau sacerdoce pour Gyude Bryant

Par Gilles Yabi

Nous devrons désarmer tous ces jeunes gens, nous devrons fournir des soins de santé, de la nourriture et de l’eau, nous devrons simplement permettre aux gens de vivre… il s’agit là d’une mission impressionnante. » Le chef du futur gouvernement national de transition du Liberia est lucide. Depuis qu’il a été choisi pour assumer cette fonction par les délégués du gouvernement de l’ex président Charles Taylor, du LURD (Libériens unis pour la réconciliation et la démocratie), du Model (Mouvement pour la démocratie au Liberia) et de dix-huit partis politiques aux négociations de paix d’Accra (Ghana), le 21 août dernier, Gyude Bryant a donc dû multiplier les prières.

Bryant n’est pas seulement un homme d’affaires expérimenté. Dévot, il est aussi le chef de la puissante Église épiscopalienne du Liberia.

Il est vrai que Bryant n’est pas seulement un homme d’affaires expérimenté. Dévot, il est aussi le chef de la puissante Église épiscopalienne du Liberia, importée des États-Unis dès la fondation de ce pays en 1821. Bryant sait que le choix des parties en conflit s’est porté sur lui à cause de sa « neutralité » et de sa modération naturelle. Les autres candidats au poste de chef d’État pendant les deux prochaines années  étaient soit trop braqués contre les anciens collègues de Taylor (dont le président intérimaire actuel Moses Blah), soit trop critiques envers les rebelles du LURD et du Model.

À 54 ans, Bryant connaît tous les rouages de la politique de son pays, qu’il n’a jamais quitté, même pendant les années terribles de guerre civile, Quand le régime de Samuel Doe (1980-1990) autorise le multipartisme en 1984, Bryant est l’un des fondateurs du Liberia Action Party (LAP). Il devient le président de ce parti en 1992, en plein conflit. La coalition qu’il forme avec d’autres formations politiques n’empêche pas Charles Taylor de se faire élire président en 1997. C’est en tant que délégué du LAP qu’il est convié aux discussions de paix d’Accra pour mettre fin à la deuxième guerre civile (1999-2003) et qu’il se retrouve pour la première fois sur le devant de la scène pour tenter de sortir le Liberia du chaos. Ses qualités de gestionnaire ne seront pas de trop pour engager la reconstruction des infrastructures du pays. Diplômé en économie du Cuttington University College, une université privée créée par l’Église épiscopalienne, Bryant a notamment dirigé le département de la planification et du développement de l’Autorité nationale des ports avant de fonder, en 1977, sa propre entreprise de distribution de machines pour l’industrie minière et portuaire (Liberia Machinery and Supply Company), une affaire toujours rentable aujourd’hui.

Pour faire fonctionner un gouvernement de transition où siégeront côte à côte des ministres désignés par l’administration sortante (les anciens alliés de Taylor) et d’autres choisis par chacun des deux mouvements rebelles ou représentant les partis politiques et la société civile, Bryant sera assisté d’un vice-président, lui aussi réputé modéré, Wesley Momoh Johnson. À 59 ans, ce professeur de comptabilité et de gestion financière a derrière lui vingt-cinq ans de militantisme politique qui l’ont conduit à la tête du United People’s Party. Comme Bryant, Johnson sait que sa mission relève du sacerdoce, d’autant plus que les deux hommes ne pourront pas se présenter à l’élection présidentielle au terme de la période de transition en octobre 2005, conformément au plan de paix signé le 18 août. Mais le sacerdoce, il connaît, lui aussi. Le futur vice-président est un membre actif de la Convention baptiste du Liberia. Dans un pays dont on dit qu’il détient le record du nombre d’églises par habitant, ce sont deux hommes pieux qui sont donc censés ramener la paix. Ils auront fort à faire. Au sein du gouvernement de transition, il n’y aura pas que des enfants de chœur, et même les adolescents qui sillonnent les rues de Monrovia et de l’intérieur du pays n’ont pas franchement des allures d’ange.