Liberia : Charles Taylor, la longue traque (#10)

Par Jeune Afrique

Charles Taylor à la cour spéciale de Freetown en 2006. © Reuters

À l'occasion du verdict en appel du Tribunal spécial pour la Sierra Leon (TSSL) dans le procès de Charles Taylor, le 26 septembre, Jeune Afrique vous invite à redécouvrir ses articles les plus saisissants concernant l'ancien président libérien. Le dixième volet de la série est consacré à la traque suivie de l'arrestation du premier chef d'État africain cueilli par la justice internationale. Un article signé Christophe Boisbouvier pour J.A., et publié dans J.A. n° 2360, du 2 au 8 avril 2006.

L’ancien dictateur et seigneur de guerre Charles Taylor va être enfin traduit devant la justice internationale. Une première sur le continent.

La carrière de Charles Taylor se termine comme elle avait commencé. Par une cavale. En 1985, il s’était évadé (à l’aide d’un drap, selon la légende, avec la complicité de la CIA, disent d’autres sources) d’une prison du Massachusetts aux États-Unis, où il avait été incarcéré pour détournements de fonds. Le 29 mars, il a tenté de s’enfuir du Nigeria par la frontière camerounaise. Cette fois, il a été pris.

L’ancien seigneur de guerre libérien a failli réussir. Le 25 mars, quand il apprend que le président nigérian Olusegun Obasanjo est prêt à le livrer aux nouvelles autorités du Liberia, il monte un plan de fuite par la route. A priori, simple. Ces dernières semaines, aucun policier n’est visible autour de sa confortable villa de Calabar, dans le sud-est du Nigeria. Il peut circuler librement à bord de son véhicule 4×4 aux vitres teintées.

Fac-similé des premières pages de l’article de Christophe Boisbouvier pour J.A. (n° 2360)

Le 27 mars au soir, il s’éclipse. Direction l’État de Borno, dans le Nord-Est. La région est montagneuse et instable. Depuis l’attaque de deux commissariats près de Maiduguri en septembre 2004, des « talibans » nigérians qui s’inspirent des islamistes afghans du mollah Omar jouent au chat et à la souris avec les forces de l’ordre. Quand c’est nécessaire, ils se réfugient au Cameroun ou au Niger.

Depuis mars 2003, l’ex-maître de Monrovia est inculpé de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.

Le 29 mars au matin, voici Taylor au poste-frontière de Gamboringala. En face, le Cameroun. Il circule sous une fausse identité à bord d’un 4×4 muni de plaques d’immatriculation diplomatiques. Vêtu d’un grand boubou blanc, il est accompagné d’une femme et d’un petit garçon. Selon le témoignage d’un commerçant de la localité recueilli par l’agence de presse AFP, la police le laisse passer. Mais un peu plus loin, les douaniers l’arrêtent et insistent pour fouiller le véhicule. Très vite, ils découvrent une malle bourrée de dollars. Puis ils comprennent à qui ils ont affaire. Pour Taylor, c’est la fin de la cavale.

Quelques dates clé :

  • Juillet 1997 Élection présidentielle. Charles Taylor est élu avec 75,3 % des voix.
  • Septembre 2000 Violents combats dans le Nord entre le Lurd et les forces gouvernementales.
  • Mars 2001 Sanctions du Conseil de sécurité des Nations unies contre Taylor et son entourage.
  • Mai 2001 Embargo sur les ventes d’armes au Liberia.
  • Février 2002 Le Lurd avance vers la capitale. Taylor déclare l’état d’urgence.
  • Mars 2003 Taylor est accusé de crimes de guerre et crimes contre l’humanité par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL).
  • Juin 2003 La Cedeao demande l’intervention de l’ONU.
  • Août 2003 Un accord de paix est conclu avec les rebelles. Taylor quitte le pouvoir pour un exil à Calabar, au Nigeria. Un gouvernement de transition est nommé à Monrovia.
  • Février 2004 Un mandat d’arrêt international est lancé contre Taylor.
  • Juillet 2004 Un décret-loi signé par le président George W. Bush déclare le gel de tous les avoirs de Taylor et de son entourage aux États-Unis.
  • Février 2005 Le Parlement européen demande au Nigeria de livrer Taylor au TSSL.
  • Juin 2005 Une pétition signée par 300 ONG parvient à l’Union africaine. Elle réclame la fin de l’impunité et de l’exil pour Taylor.
  • Novembre 2005 Les Casques bleus au Liberia reçoivent mandat de se saisir de Taylor, s’il pénètre sur le territoire, afin de le livrer au TSSL.
  • Janvier 2006 Jewell Howard-Taylor, sénateur du comté de Bong et épouse de Charles Taylor, obtient le divorce.
  • Début mars 2006 La présidente libérienne nouvellement élue, Ellen Johnson-Sirleaf, demande à son homologue Olusegun Obasanjo de régler au plus vite le cas de Taylor.
  • Fin mars 2006 Obasanjo, après avoir consulté  ses pairs de la sous-région et de l’UA, accepte de livrer Taylor au TSSL via le Liberia.

Valérie Thorin

Escorte en voiture jusqu’à Maiduguri, puis en avion jusqu’à Abuja. Le président Obasanjo ordonne son expulsion immédiate. En début d’après-midi, il décolle d’Abuja sous bonne garde à bord d’un appareil de la présidence nigériane. À 16 h 30 locales, il atterrit à l’aéroport Roberts de Monrovia. Aussitôt, il est pris en charge par les Casques bleus de la Mission des Nations unies au Liberia (Minul) et un huissier du Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL). Il embarque à bord d’un hélicoptère de l’ONU. Direction Freetown.

À 19 h 05 locales, l’ancien chef de guerre en descend le regard perdu. Comme un criminel. Au bas de la passerelle, une centaine de Casques bleus mongols veillent. Taylor est conduit directement à la prison du TSSL, un imposant complexe entouré d’un haut mur surmonté de barbelés et de miradors. Il est placé dans l’une des dix-huit cellules individuelles du Tribunal. Là, un officier de police sierra-léonais lui lit l’acte d’inculpation le concernant. Cette fois, il ne pourra pas s’évader aussi facilement que dans le Massachusetts. La chance a tourné.

À l’origine de ce transfert au pas de charge, un pays en priorité, les États-Unis. Depuis l’accord d’Accra d’août 2003 – le départ de Taylor du pouvoir en échange d’un exil doré au Nigeria –, l’administration américaine n’a cessé de réclamer la comparution de l’ancien dictateur devant le TSSL, qui l’a inculpé depuis mars 2003 de crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Pendant la guerre civile sierra-léonaise, entre 1991 et 2001, Taylor a soutenu militairement et financièrement l’une des rébellions les plus cruelles de l’histoire récente, le Front révolutionnaire uni (RUF). Sa marque de fabrique : la mutilation. Les malheureux civils pris au piège avaient le choix entre « manche courte » – l’amputation à l’épaule – et « manche longue » – l’amputation au coude. La terreur. L’horreur.

Mais George Bush avait sans doute d’autres raisons de faire arrêter Taylor. Lequel est soupçonné par les services de renseignements américains d’avoir fait commerce de diamants avec des membres d’Al-Qaïda. Taylor, c’est le bad boy, le méchant, aux yeux de la Maison Blanche. Son arrestation sous forte pression de Washington ne peut que redorer le blason d’une administration américaine accusée de graves atteintes aux droits de l’homme dans ses prisons d’Irak, d’Afghanistan et de Guantánamo.

Qui plus est, la remise de Taylor au TSSL donne à ce Tribunal une nouvelle légitimité. Qui s’intéressait aux procès en cours à Freetown avant l’arrivée du tristement illustre captif ? Depuis la disparition en 2003 des deux anciens chefs du RUF, Foday Sankoh, mort en prison à Freetown, et Sam Bockarie, exécuté par les hommes de Taylor à la frontière entre le Liberia et la Côte d’Ivoire, le TSSL n’avait plus de « gros poisson » dans ses filets.

Aujourd’hui, il retrouve une raison d’être.

Mais dans ce scénario pour film américain, où le « méchant » est rusé, mais finit quand même par se faire attraper, un homme tire son épingle du jeu. C’est Olusegun Obasanjo. Au début, ce dernier ne voulait pas livrer son ancien homologue libérien. « I don’t like to be harassed »
  – « Je n’aime pas être harcelé » -, a-t-il dit un jour à l’ex secrétaire d’État américain Colin Powell. « Je ne livrerai monsieur Taylor qu’à un gouvernement libérien démocratiquement élu. » Début mars, quand la nouvelle présidente libérienne Ellen Johnson-Sirleaf réclame officiellement le transfert de Charles Taylor, le chef de l’État nigérian se résigne à le livrer. Mais sans empressement.

Les relations entre Abuja et Monrovia ne sont plus au beau fixe comme au début de l’année. Obasanjo a pris ombrage de la décision de Johnson-Sirleaf de faire assurer sa sécurité par des soldats américains, et pas nigérians. Du coup, il a rappelé un certain nombre de militaires qu’il avait mis à la disposition de la présidente libérienne. Surtout, le numéro un nigérian n’aime pas se dédire. En 2003, il avait promis l’asile à Taylor. Aujourd’hui, aux yeux de ses pairs africains, il craint de passer pour un homme qui ne tient pas parole.

Mais en bon manœuvrier, Obasanjo a su faire d’un mal un bien. Le 27 mars au soir, quand Taylor s’évanouit dans la nature, il est au plus bas à Washington. La Maison Blanche affirme qu’il est de sa « responsabilité » que Taylor soit livré. Le 29 au matin, quand Taylor est capturé, la cote du Nigérian remonte d’un coup. George Bush le félicite personnellement.

Mieux. Il le félicite les yeux dans les yeux, en le recevant à la Maison Blanche – ce qui n’était pas gagné quelques heures plus tôt, loin s’en faut. Quelle aubaine !

Faut-il en déduire qu’Obasanjo a fait un coup ? Aurait-il attendu la veille de sa visite officielle à Washington pour annoncer le transfert de Taylor ? « C’est une hypothèse plausible », dit un homme politique d’Afrique de l’Ouest qui le connaît bien. « Quand je demande à Obasanjo pourquoi il laisse ses partisans proposer un amendement à la Constitution qui lui permettrait de se présenter l’an prochain pour un troisième mandat, il me répond qu’il veut juste éviter d’être un lame duck – un canard boiteux comme tous les présidents américains au cours de la dernière année de leur mandat. Il me jure qu’il ne touchera pas à la Loi fondamentale. Mais je ne le crois qu’à moitié, car l’appétit vient en mangeant. » Les Américains sont hostiles à ce troisième mandat. Ils l’ont dit publiquement. Peut-être seront-ils plus compréhensifs après la capture très opportune de Taylor par de vigilants douaniers nigérians…

En fait, la seule personnalité politique qui ne tire pas avantage de la remise de Taylor au TSSL est sans doute Ellen Johnson-Sirleaf.

En fait, la seule personnalité politique qui ne tire pas avantage de cet événement est sans doute Ellen Johnson-Sirleaf. Il est de notoriété publique qu’elle n’a demandé le transfert de son compatriote que sous la pression des Américains. D’ailleurs, en novembre dernier, lors de son élection, elle disait que ce dossier n’était pas « prioritaire ». Elle sait que Taylor compte encore des partisans à Monrovia et dans son fief, le comté de Nimba, dans le nord-est du pays, près de la Côte d’Ivoire. Taylor peut-il relancer le conflit ? « Pas sûr. Les Libériens sont fatigués de la guerre, et les soldats français du dispositif Licorne contrôlent assez bien la frontière ivoirienne », dit un connaisseur à Monrovia. « Mais l’état de grâce de la nouvelle présidente ne va pas durer éternellement. Pendant la campagne électorale, elle a promis aux habitants de la capitale l’électricité dans les six mois. Il faut que les États-Unis l’aident tout de suite. Sans quoi elle risque d’être confrontée au dilemme éthique : la justice ou la paix civile. »

Fallait-il laisser Taylor couler des jours paisibles à Calabar pour préserver la paix au Liberia ? À Freetown, l’Association des amputés et blessés de guerre ne se pose pas la question. Mutilée du sein gauche, une femme de 35 ans témoigne : « Quand j’ai entendu la nouvelle du transfert de Taylor à la radio, j’ai pleuré de joie. » Des larmes de condamnation qui valent déjà décision de justice.

En attendant le procès de l’ex-boucher de Monrovia devant le TSSL ou à La Haye.

 

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