TSSL : Charles Taylor, un détenu encombrant (#11)

Par Jeune Afrique

Charles Taylor à La Haye en 2008. © AFP

À l'occasion du verdict en appel du Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL) dans le procès de Charles Taylor, le 26 septembre, Jeune Afrique vous invite à redécouvrir ses articles les plus saisissants concernant l'ancien président libérien. Le onzième volet de la série est consacrée à l'ouverture du procès à Freetown, avant que celui-ci ne soit délocalisé à La Haye pour des raisons de sécurité. Un article de Valérie Thorin, publié dans J.A. n° 2361 du 9 au 15 avril 2006.

L’ex-dictateur Charles Taylor est désormais devant ses juges. Une première sur le continent, qui ne présage rien de l’issue de la lutte contre l’impunité.

L’image restera sans doute dans les mémoires, qui montre, le 3 avril, Charles Taylor dans le box des accusés de la IIe chambre du Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL). C’est la première fois qu’un chef d’État du continent répond de ses actes devant une juridiction internationale, Hissein Habré, l’ancien président tchadien, ayant jusqu’ici réussi à passer à travers les mailles du filet. Vêtu d’un costume croisé bleu nuit, chemise blanche à boutons de manchette et cravate bordeaux, cheveux coupés ras, Taylor promène un regard tranquille sur l’assistance avant de s’asseoir. L’un des officiers de sécurité de la Mission des Nations unies au Liberia (Minul) l’aide à s’équiper du casque destiné à entendre les éventuelles traductions. Les vitres pare-balles et les 250 Casques bleus de Mongolie et d’Irlande spécialement affectés au TSSL sont tout autant chargés d’assurer sa sécurité que d’empêcher toute tentative d’évasion. L’accusé ne s’est-il pas échappé du centre de détention provisoire de Boston (États-Unis), en 1984, où une demande d’extradition du président libérien de l’époque, Samuel Doe, l’avait placé ?

Pendant une demi-heure, le juge Lussick lit l’acte d’accusation long de vingt et une pages. Taylor reste de marbre, un léger sourire ironique flottant sur ses lèvres.

Une centaine de personnes se pressaient dans la salle d’audience, dont l’ambassadeur du Liberia à Freetown et plusieurs membres de la famille du prévenu, notamment sa sœur aînée, Louise Edna Taylor-Carter. La sérénité de l’ex-dictateur n’a eu d’autre écho que celui du juge Richard Lussick, qui, une demi-heure durant, lui lit l’acte d’accusation long de vingt et une pages. Taylor reste de marbre, un léger sourire ironique flottant sur ses lèvres. Il secoue imperceptiblement la tête à certains passages, comme si, au lieu de la longue liste d’atrocités commises durant la guerre civile en Sierra Leone, il n’entendait qu’une suite d’inepties. Il s’agit pourtant de chefs d’accusation graves : exécutions extrajudiciaires, recrutement forcé d’enfants-soldats, rapts, viols, meurtres, mutilations, esclavage, pillages, destructions de biens, vols…

Fac-similé de l’article de Valérie Thorin dans J.A. n° 2361.

Une cartographie de l’horreur. Il écoute, impavide. Mais lorsque la parole lui est donnée, toute la morgue et la faconde du tribun et chef de guerre qu’il n’a jamais cessé d’être refont surface. Celui qui soulevait les enthousiasmes, que les enfants soldats suivaient aveuglément et appelaient « Pappy » retrouve sa vraie dimension, celle d’un homme dangereux, organisateur de la terreur chez lui et déstabilisateur de la sous-région. Celui qui a pu attiser la haine chez les voisins et financer leurs rébellions et qui est encore capable, même depuis sa prison, de mobiliser des partisans.

Non sans bagout, Taylor n’en déclare pas moins à ses juges : « Je n’ai pas et je ne peux pas avoir commis ces actes contre la république sœur de Sierra Leone. Je suis convaincu qu’il s’agit d’une tentative pour continuer à diviser et à monter les uns contre les autres les peuples du Liberia et de Sierra Leone. De la façon la plus catégorique, je plaide non coupable. » Et l’ex-boucher de Monrovia de quitter le banc des accusés, décontracté, envoyant même de la main des baisers à ses proches.

La capacité de nuisance de Taylor n’est sous-estimée par personne, à commencer par plusieurs membres du TSSL qui reçoivent déjà des menaces de mort.

Une décontraction aux allures de menaces à peine voilées et d’ailleurs ainsi comprise par la communauté internationale, qui reste inquiète, malgré sa satisfaction de voir l’arrestation et la fin de l’impunité d’un homme. La capacité de nuisance de Taylor n’est sous-estimée par personne, à commencer par plusieurs membres du TSSL qui reçoivent déjà des menaces de mort. Alors que la présidente libérienne Ellen Johnson-Sirleaf, en butte aux réactions de la rue à Monrovia, plaide pour une délocalisation du procès à La Haye, aux Pays-Bas. Les juristes du Conseil de sécurité examinent d’ailleurs un projet de résolution, présenté par les Britanniques et soutenu par les États-Unis, qui va dans ce sens. Au grand dam de l’avocat nigérian commis d’office, Vincent Nmehielle, chef du bureau de la défense du TSSL.

Ce dernier fait valoir que Taylor demande à être jugé à Freetown et nulle part ailleurs. Pour plusieurs raisons : ne pas nuire aux droits de la défense, permettre à sa famille et aux témoins à décharge de se déplacer facilement et à moindres frais. Mais le procureur général Desmond da Silva ne veut pas en entendre parler « parce que Taylor est l’homme le plus haï de Sierra Leone et que ses défenseurs diront que le procès a eu lieu dans une atmosphère hostile ».

Délocaliser les débats à La Haye n’est en fait qu’un arbre pour cacher la forêt.

Délocaliser les débats à La Haye n’est en fait qu’un arbre pour cacher la forêt. Certes, les tensions seront atténuées, la presse sous-régionale aura plus de mal à suivre et les mouvements de soutien à se mobiliser. Mais la question de fond reste de savoir quelles mesures prendre pour éviter que ce procès ne mette le feu à la sous-région. D’autant que neuf de ses complices sont également sur le banc des accusés. Du menu fretin, d’ailleurs, car le leader du Front révolutionnaire uni (RUF), Foday Sankoh, est mort en prison en août 2003 ; son principal lieutenant, Sam Bockarie dit Mosquito, a été tué à la frontière libéro-ivoirienne en juin 2003 ; et Johnny-Paul Koroma, chef de la junte qui a renversé le président sierra-léonais Ahmad Tejan Kabbah en 1997, a disparu sans laisser d’adresse.

Mais comment juger Taylor et laisser libres les miliciens Karamajors (chasseurs traditionnels) du président sierra-léonais Ahmad Tejan Kabbah, très actifs au cours du conflit de 1996-1997 ? Comment traduire devant le TSSL ces milliers d’ex-combattants aujourd’hui considérés comme d’authentiques nationalistes ? Que faire de ces groto bien cachés dans les administrations ou les entreprises, qui gardent par la menace, la persuasion ou l’argent, leur petit business à la limite de la légalité ? Certains d’entre eux prennent déjà les devants, disent qu’ils ne vont pas se laisser faire et « mouilleront », s’il le faut, le président Kabbah en personne. Voilà une « bombe à retardement » qu’il faut d’autant plus rapidement désamorcer que le départ des derniers Casques bleus en décembre 2005 ainsi que l’approche des élections générales prévues pour 2007 pourraient transformer à nouveau le pays en zone à haut risque.