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Massacre du 28 septembre en Guinée : trois ans après, les victimes se souviennent

Premières arrestations à l'intérieur du stade avant l'arrivée des Bérets rouges. © AFP

Au moins 157 personnes tuées, des dizaines de femmes violées, des centaines de blessés et des milliers de Guinéens traumatisés. Trois ans après le massacre du 28 septembre 2009 à Conakry, le souvenir de cette journée noire est encore présent dans tous les esprits. Trois victimes ont accepté de témoigner.

Le 28 septembre 2009, des milliers de Guinéens décident de dire « non » à la candidature de Moussa Dadis Camara à la présidentielle du 31 janvier 2010. Répondant à l’appel des leaders politiques de l’opposition, ils convergent vers le stade du 28 septembre pour participer à un rassemblement pacifique contre le chef de la junte au pouvoir.

La veille, Moussa Dadis Camara a pourtant interdit toute manifestation et ordonné la fermeture de l’enceinte. En vain. Dès les premières heures du jour, près de 35 000 personnes déferlent vers le point de rendez-vous. Débordées par la foule, les forces de l’ordre répriment alors sauvagement les manifestants réunis dans le stade. Ils tuent à bout portant, violent les femmes et matraquent brutalement tous ceux qui se trouvent sur leur passage. Ce jour-là, Binta Baldé, Hassatou Baïlo et Yéro Diouldé Diallo sont présents sur la pelouse et dans les gradins. Voici leur histoire.

Binta Baldé, 33 ans, gestionnaire : "Deux militaires m’ont attrapée et m’ont violée"

« Je suis allée manifester parce que Moussa Dadis Camara avait renié sa promesse de ne pas se présenter à l’élection présidentielle. Je suis entrée dans le stade vers 11 heures, en passant par la grande porte, comme beaucoup de monde. Peu de temps après, les leaders politiques sont arrivés (Jean-Marie Doré, Sidya Touré, Cellou Dalein Diallo, etc… NDLR) et ont commencé à parler. Ensuite nous avons entendu des tirs et j’ai vu des militaires arriver par l’entrée principale. Ils ont lancé des gaz lacrymogènes, tout le monde était paniqué. Je voyais des personnes essayer de sortir mais les portes étaient barricadées. 

Pesanteurs judiciaires

L’enquête de la justice guinéenne sur le massacre du 28 septembre 2009 progresse (très) doucement. De nombreuses victimes ont été entendues et quelques inculpations sont intervenues à Conakry, comme celle de Tiégboro Camara, en février 2012. Dernière en date, celle du Colonel Abdoulaye Chérif Diaby, ancien ministre de la Santé dans le gouvernement de Moussa Dadis Camara, inculpé le 13 septembre 2012.

Quatre autres responsables présumés du massacre avaient été inculpés auparavant. Le premier d’entre eux est le lieutenant Aboubakar Diakité, alias « Toumba », ancien aide de camp de Dadis, aujourd’hui en fuite après qu’il a tiré sur Dadis, le blessant à la tête en 2010. Viennent ensuite le Lieutenant Marcel Guilavogui et l’adjudant Cécé Raphaël Haba, adjoints de Toumba et membres de la garde rapprochée de Camara, placés en détention préventive à la Maison centrale de Conakry.

Le Capitaine Bienvenue Lamah, qui faisait partie de l’état-major de la Gendarmerie, a aussi été inculpé et placé sous contrôle judiciaire. Le principal suspect, Moussa Dadis Camara est, lui, toujours en exil-convalescence au Burkina-Faso depuis 2010.

Les miliaires tiraient sur les gens à bout portant, beaucoup tombaient au sol. Finalement, j’ai suivi un petit groupe de jeunes et j’ai réussi à sortir du stade. On est arrivé près d’un terrain de basket et c’est là que des militaires m’ont attrapé. Deux d’entre eux m’ont traînée à l’intérieur du terrain et ont commencé à me violer en m’insultant. Un troisième était là et ne m’a pas touché. Il disait qu’il n’était pas venu là pour ça. C’est lui qui m’a sauvé, les autres voulaient vraiment me tuer. Après avoir terminé, ils m’ont donné des coups de pieds et m’ont frappé à la tête. Je me suis évanouie. Quand je me suis réveillée, j’étais aux urgences à Donka. Autour de moi, il y a avaient beaucoup de jeunes filles qui saignaient et qui pleuraient. La plupart avaient subi le même sort que moi. »

Hassatou Baïlo, 42 ans, enseignante en école primaire : "Ils étaient venus pour nous tuer"

« On voulait la démocratie, alors je suis allée manifester le 28 septembre. J’ai quitté ma maison et je suis arrivée assez tôt au stade, vers sept heures du matin. Des militaires étaient déjà là. À dix heures, il y a eu des premiers coups de feu à l’extérieur du stade et trois personnes ont été tuées. Après je suis entrée dans le stade. Je me suis installée sur la pelouse, près des tribunes.

Quand les militaires sont arrivés à l’intérieur et ont tiré à balles réelles, j’ai compris qu’ils étaient venus pour nous tuer. Puis la bousculade et les cris ont commencé. J’ai vu une femme au sol, à côté de moi, qui était blessée et couverte de sang. Personne ne l’a secourue. Autour de moi, les gens se faisaient massacrer, des femmes étaient violées. J’ai pu m’en sortir grâce à un de mes anciens élèves qui m’a aidé à m’échapper du stade. J’avais tellement peur, j’étais tellement choquée que je ne me souviens même pas par où je suis sortie. »

Yéro Diouldé Diallo, ingénieur économique, 56 ans : "Je ne veux plus mettre les pieds dans ce stade. Je n’y retournerai jamais"

« J’étais contre Moussa Dadis Camara et je suis allé lui dire « non » à sa candidature. Vers neuf heures, les forces anti gang étaient déjà à l’extérieur du stade, mais elles ont fini par se retirer face à cette foule immense. Il n’y a pas eu de résistance au niveau du portail principal et les gens ont pu entrer dans le stade sans problèmes. J’ai suivi le mouvement et je suis arrivé dans l’enceinte vers 10 heures 30. Il y avait une ambiance extraordinaire, les gens dansaient. C’était plein à craquer. Je suis allé prendre position dans la tribune officielle. Quelques instants plus tard, le leader de l’UPG (Union pour le Progrès de Guinée), Jean-Marie Doré, est rentré sous les ovations. Il s’est installé à une dizaine de mètres de moi.

Cinq minutes après, j’ai entendu les coups de fusils. J’ai regardé vers le portail. J’ai vu les Bérets rouges (Garde présidentielle, NDLR) et des hommes cagoulés qui tiraient à balles réelles et à bout portant. À côté de moi, d’autres Bérets rouges tabassaient Jean-Marie Doré. Pendant qu’ils s’acharnaient sur lui, j’ai pu en profiter pour descendre vers la pelouse. C’est là que des hommes en treillis m’ont agrippé et m’ont tabassé avec leurs matraques. Par chance, j’ai réussi à m’échapper et rejoindre la foule. Il y avait du sang partout et plein de cadavres criblés de balles. J’ai aussi vu des femmes violées aux yeux de tous, notamment une, totalement déshabillée, avec une arme à feu entre les jambes.

J’en ai vu deux autres, à l’agonie, au pied d’un mur du stade. Des gens s’échappaient par là. J’ai aidé à faire passer ces deux femmes de l’autre côté du mur. Puis, à mon tour, je suis passé au-dessus, malgré les coups de crosse des Bérets rouges. Je m’en suis tiré avec beaucoup de contusions et une grosse blessure à la main droite. Depuis ce jour, je ne veux plus mettre les pieds dans ce stade. Je n’y retournerai jamais. »

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Benjamin Roger (@benja_roger)

Voir aussi l’interview vidéo de Sidiki Kaba, président d’honneur de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), qui fait le point sur le dossier :

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