Fermer

Burundi : l’ONU dénonce des exécutions extrajudiciaires, le déni du pouvoir irrite la communauté internationale

Par Jeune Afrique

Thérence Sinunguruza, vice-président du Burundi, lors de l'Assemblée générale de l'ONU. © AFP

Près de 80 exécutions extrajudiciaires ont eu lieu au Burundi depuis 2010, selon l’ONU. Mais le pouvoir continue de démentir, s’appuyant sur les conclusions de la commission d’enquête nationale, ce qui irrite la communauté internationale et les bailleurs.

Le Conseil de sécurité de l’ONU a répertorié des dizaines de cas d’exécutions extrajudiciaires au Burundi depuis deux ans : 16 ayant eu lieu à la fin de 2010 et 61 en 2011. De son côté, l’organisation américaine Human Rights Watch a dénoncé des centaines de cas au cours de la même période.

Selon les rapports de l’ONU, la grande majorité des victimes sont des militants ou d’anciens combattants hutus qui appartenaient aux Forces nationales de libération, et qui ont rendu les armes en 2009 pour rejoindre le gouvernement. Leurs bourreaux seraient des membres de la police, de l’armée, des services secrets burundais ou de la Ligue des jeunes du CNDD-FDD (Conseil national pour la défense de démocratie-Forces de défense de la démocratie), le parti au pouvoir, à dominante hutue.

Pierre Claver Mbonimpa, le président d’une ONG de lutte pour les droits de l’homme, l’Aprodeh (l’Association pour la protection des personnes détenues et des droits humains), qui a dénoncé de nombreux cas d’exécutions extrajudiciaires, détaille la façon dont les meurtres ont lieu. « Ces gens sont arrêtés puis on les met dans des cachots de police avant d’être amenés dans des forêts où ils sont torturés. Certains ont été retrouvés démembrés, d’autres décapités et leurs corps jetés dans des fourrés, des rivières ou des latrines ».

"Fausses accusations"

« Ce sont des actes d’une barbarie sans nom, et qui sont commis par des agents de l’État », poursuit Pierre Claver Mbonimpa, lauréat du prix des droits de l’Homme Henri-Dunant 2011. Pour sa part, le pouvoir réfute l’existence de toute exécution hors du cadre judiciaire. Philippe Nzobonariba, secrétaire général et porte-parole de Bujumbura, estime qu’il s’agit seulement de « fausses accusations », émanant, selon lui, d’« ennemis du Burundi », qui visent « à déstabiliser ce pays, mais qui ont été mis hors d’état de nuire depuis 2011 ».

Depuis les élections générales de l’été 2010, boycottées par l’opposition et remportées par le parti du président Pierre Nkurunziza, les violences se sont accrues dans le pays. La multiplication des attaques meurtrières et autres exécutions sommaires ont fait planer la menace d’une reprise des hostilités à plus grande échelle dans un État qui a enduré une guerre civile à l’origine de 300 000 morts, entre 1993 et 2006.

« La vérité est que le pouvoir et ses forces de sécurité ont dû faire face depuis la contestation des élections de 2010 à des groupes armés téléguidés par l’opposition, qui ont tout tenté pour ramener ce pays dans la violence », confie à l’AFP, sous couvert de l’anonymat, un haut gradé de l’armée burundaise. « Nous avons dû mener une guerre secrète mais une guerre sans merci, où tous les coups étaient permis, (…), et on a gagné », concède-t-il.

Le 22 août dernier, le procureur général de la République du Burundi, Valentin Bagorikunda, a rendu public les conclusions d’une commission d’enquête ad hoc, qui avait vu le jour un mois auparavant. Celle-ci « n’avait pu constater aucun cas d’exécution extrajudiciaire, au regard de la définition internationalement reconnue de ce crime », ajoute le magistrat.

"Écran de fumée"

M. Bagorikunda a toutefois admis que quelques cas « d’homicides, de meurtres ou de tortures » avaient été répertoriés. Huit suspects ont été arrêtés, parmi lesquelles on comptait deux officiers de police.

« L’arrestation de ces personnes et notamment du commissaire adjoint de la police de la province de Gitega (centre) nous avait donné pendant un moment, un très petit moment, l’espoir que "l’impunité c’est fini au Burundi" », glisse Pacifique Nininahazwe, l’un des principaux leaders de la société civile. Mais ses espoirs ont vite été douchés : « Ce n’était finalement qu’un écran de fumée destiné à calmer les bailleurs de fonds qui commencent à s’impatienter devant la multiplication des cas de violation des droits de l’homme », regrette-t-il.

La position officielle burundaise exaspère chaque jour davantage la communauté internationale, dont l’aide représente environ la moitié du budget national, lequel s’établit en 2012 à 625 millions d’euros.

« On ne s’attendait pas à de grandes révélations, mais là c’est trop », a déploré un diplomate occidental, qui a souhaité rester anonyme, après la déclaration du procureur général. Les conclusions de la commission d’enquête n’ont également pas de valeur aux yeux de l’ambassadeur de l’Union européenne au Burundi, Stéphane de Loecker, qui souligne que pour la communauté internationale, seuls importent « les cas documentés par le Bureau des Nations unies » dans le pays.

Le pouvoir sur la sellette

« Nous avons donc demandé (…) ce qu’il en était exactement des 61 cas d’exécutions extrajudiciaires documentés en 2011 et des 16 cas documentés pour le premier trimestre 2012, et qu’on nous dise exactement combien d’enquêtes ont été menées et combien ont abouti et à quoi », a précisé M. de Loecker, suite à une rencontre, à la mi-septembre, avec le gouvernement burundais. L’ambassadeur européen somme les autorités locales de faire en sorte que « les enquêtes aboutissent » mais ses demandes sont, pour l’instant, restées lettre morte.

Les pays donateurs s’impatientent et le pouvoir burundais « est désormais est sur la sellette. Il ne peut plus continuer à ignorer les mises en garde de la communauté internationale, d’autant que les exécutions extrajudiciaires se sont poursuivies malgré de nombreux avertissements », prévient un haut fonctionnaire onusien.

(Avec AFP)

Déjà 150 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici