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Étonnants voyageurs : « Zuma bashing » à Brazzaville

André Brink, un des auteurs sud-africains les plus critiques à l'égard de Jacob Zuma. © Vincent Fournier pour Jeune Afrique

Lors d'une table ronde entre écrivains sud-africains, au festival Étonnants voyageurs qui s'est tenu à Brazzaville du 13 au 17 février, le président de la nation Arc-en-ciel, Jacob Zuma, en a pris pour son grade. Florilège.

Les hommes politiques le savent : il faut toujours se méfier des écrivains – surtout de ceux que leur niveau de célébrité a rendus presque intouchables. Bien entendu, le président sud-africain Jacob Zuma n’était pas à Brazzaville (Congo) entre le 13 et le 17 février pour participer au Festival Étonnants Voyageurs. Mais où qu’il soit, ses oreilles ont dû siffler.

Lors d’une table ronde réunissant trois écrivains sud-africains – et non des moindres – il a en effet été la cible de critiques violentes et unanimes. Longtemps engagé dans la lutte contre l’apartheid, auteur mondialement connu, André Brink a dégainé le premier. Et tiré à bout portant. « Les promesses de 1994 ne sont pas au rendez-vous, a-t-il dit. Les années Mandela n’ont rien à voir avec les années Zuma, qui est en train de démanteler l’héritage de Madiba. En très peu de temps, il a en effet réussi à changer les rêves de l’Afrique du Sud, les rêves de la population noire comme ceux de la population blanche. »

Nouvelle génération

Niq Mhlongo, jeune auteur de 39 ans, est allé dans le même sens. « Il existe désormais une nouvelle génération en âge de voter, les « born free », qui ne savent pas ce que c’était de vivre sous l’apartheid. Et cette génération n’a pas peur de s’exprimer contre la dégénérescence morale du milieu politique de mon pays. Je reste néanmoins optimiste sur le plan littéraire, puisque cette génération est déterminée à s’emparer de tous les sujets. »

Mark Behr, dont le livre L’odeur des pommes, paru en 1995, est devenu aujourd’hui un classique national, souligne de ce point de vue l’importance d’une critique transcendant les frontières raciales. « Ce sont aujourd’hui la jeunesse noire et la société civile noire qui s’emparent de la critique politique, et il est important de le signaler parce qu’en raison de notre histoire, la critique n’a pas la même portée quand elle vient des Blancs, pour les raisons que l’on sait. »


L’obscénité de la splendeur du complexe de Nkandla me rappelle les délires du Roi Soleil et des monarques européens de l’époque.

André Brink, Écrivain sud-africain

À ce stade, on aurait pu penser qu’André Brink en avait fini avec le président Jacob Zuma. Mais non ! Évoquant le scandale lié à la rénovation de la demeure présidentielle, l’auteur d’Une saison blanche et sèche se lançait dans une longue tirade digne d’un meeting politique. « L’obscénité de la splendeur du complexe de Nkandla me rappelle les délires du Roi Soleil et des monarques européens de l’époque, s’est-il exclamé. Cela montre bien les changements économiques que l’Afrique du Sud est en train de subir et j’espère que l’on arrivera un jour à se servir de nos richesses de manière plus égalitaire et plus efficaces. »

Aussitôt, le jeune Mhlongo surenchérissait : « Nkandla est la chose la plus dégoûtante à laquelle l’Afrique du Sud fait face aujourd’hui. Jacob Zuma se fait bâtir un bunker à l’intérieur de son palais sans aucune raison valable. Bien entendu, Nelson Mandela a laissé un formidable héritage, mais cela fait mal de voir ce que l’on en fait aujourd’hui. Notamment quand on remarque que le vice-président de l’ANC a des liens très étroits avec l’exploitation minière… »

Moment charnière

L’exercice de « Zuma bashing » terminé, les trois auteurs ont fini par se retrouver sur des propos plus optimistes, louant longuement la Constitution sud-africaine. « Cette Loi fondamentale est une protection contre les abus raciaux, sociaux, économiques, sexuels, et nous pouvons compter dessus », a souligné André Brink. Et de fait, à titre d’exemple, la liberté garantie à chacun en matière d’orientation sexuelle reste un modèle du genre, inimaginable dans de nombreux pays. Où va donc l’Afrique du Sud ? À défaut de pouvoir répondre à cette question, les écrivains réunis à Brazzaville sont tombés d’accord pour dire qu’elle se trouve à un moment charnière de son histoire.

« On en a fini, malheureusement et heureusement, avec les espoirs outrés qui ont suivi l’arrivée de Mandela au pouvoir, souligne Brink. On a connu le meilleur, et le pire. Il faut désormais recommencer à nous inventer et à nous définir, comme un peintre face à un tableau blanc. Il faut recréer toutes les possibilités de ce pays de merveilles et de magie. »

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Par Nicolas Michel, envoyé spécial à Brazzaville.

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