Mali : fallait-il déjà crier victoire ?

par Jonathan Prentice et Jean-Hervé Jezequel

Le 19 septembre dernier, Ibrahim Boubacar Keita (IBK) était investi président du Mali en présence de nombreux chefs d’État qui avaient fait le déplacement pour marquer l’évènement. Il soufflait comme un vent d’espoir et de renouveau lors de la cérémonie. Les autorités maliennes et leurs partenaires avaient de bonnes raisons de se montrer optimistes. En janvier, une intervention militaire française a, semble-t-il, délogé la majeure partie des jihadistes qui occupaient la moitié nord du pays depuis presque un an. Un accord de paix préliminaire a été signé le 18 juin à Ouagadougou, une vaste mission de paix de l’ONU a commencé à se déployer en  juillet et, en août, les élections présidentielles se sont déroulées dans le calme et ont consacré la victoire sans appel d’IBK. Ce redressement est en soi remarquable. Quelques mois auparavant, le pays semblait sur le point de s’écrouler. Il était confronté  à une insurrection touarègue sur laquelle se greffaient des groupes armés islamistes puis tombait victime d’un coup d’État venu facilement à bout d’un régime gangrené par la mauvaise gouvernance.

Présent lors de l’investiture d’IBK, le président français François Hollande est allé jusqu’à  déclarer : "Nous avons gagné la guerre". Mais fallait-il déjà crier victoire ? Un enchaînement rapide d’incidents a récemment refroidi ce climat d’optimisme : le 26 septembre, les trois principaux groupes armés ont suspendu leur participation aux pourparlers de paix, et, dans la foulée, une attaque suicide a eu lieu à Tombouctou, des affrontements armés se sont déroulés à Kidal entre forces armées maliennes et groupes touareg, des tirs nourris ont été échangés à Kati, le bastion de l’ancienne junte, situé à quelques kilomètres du palais présidentiel. IBK revenu en hâte de Paris a vigoureusement remis de l’ordre dans les casernes de Kati. Il a également su ramener les groupes armés à la table des négociations. Ses soucis ne sont pour autant pas terminés. Encore récemment la région de Gao a fait l’objet de deux attaques terroristes qui soulignent la fragilité de la situation actuelle.

La guerre n’est donc pas gagnée. Les défis auxquels le Mali fait face sont encore nombreux et complexes. À les négliger, on perdra rapidement le bénéfice des efforts consentis ces derniers mois pour redresser le Mali. On risque alors de compromettre non seulement l’avenir du pays mais également la stabilité de l’ensemble de la zone sahélienne. Quatre enjeux majeurs demeurent sur la route du redressement effectif du pays : il faut restaurer la paix et le dialogue entre les communautés du Mali ; préparer au mieux les élections législatives de fin novembre pour qu’elles se déroulent sans heurt, si possible en tenant compte des lacunes observées lors du précédent suffrage ; réformer le secteur de la sécurité pour bâtir notamment une armée efficace qui devienne un véritable creuset de la nation ; et, enfin, restaurer, ou peut-être même bâtir, la capacité du gouvernement à prendre en charge les besoins essentiels de sa population.

Dialoguer avec les groupes armés mais pas à n’importe quel prix.

Ces défis extrêmement complexes engagent l’avenir du pays. Le Mali de demain sera-t-il un État centralisé doté d’un gouvernent fort ou une structure plus fédérale ? Le Mali de demain trouvera-t-il les moyens d’assurer à sa population une représentation juste et respectueuse de toute sa diversité ? Ces questions nécessitent du  gouvernement qu’il mette en place une véritable concertation nationale selon des modalités et un calendrier qui ont commencé à être annoncés le mois dernier mais qui demandent encore à être précisés. Pour mener à bien cette concertation, il faut dialoguer avec les groupes armés mais pas à n’importe quel prix. Des négociations qui se feraient seulement entre ces groupes et le gouvernement, sans inclure les représentants  de la société civile, n’ont que peu de chances d’aboutir à une paix durable.

Dans les mois à venir, un autre enjeu de taille attend le pays : quelques 170 000 Maliens réfugiés au Burkina Faso, en Mauritanie et au Niger doivent regagner leurs foyers, si possible à temps pour participer aux prochaines élections législatives. Cependant, le climat sécuritaire reste très fragile, le banditisme sévit et la liberté de mouvement est limitée. La mission des Nations unies au Mali peut apporter son aide, mais son déploiement se heurte à d’importants obstacles. Alors que le pays est vaste et handicapé par une infrastructure routière déficiente, la mission est toujours dépourvue d’hélicoptère et ses effectifs sont insuffisants et en deçà de l’objectif initial. La France ayant fait connaître son intention de réduire progressivement son engagement militaire, il est vital que le Conseil de sécurité s’assure que la mission au Mali ne manque ni d’équipement, ni d’effectif.

La justice constitue une autre question préoccupante. Dans l’histoire récente des rébellions au Mali, les différentes élites ont surtout négocié des accords qui préservaient leurs intérêts respectifs. Elles ont géré les sorties de crises par des processus de "réconciliation nationale" souvent superficiels qui ne prenaient pas suffisamment en compte le besoin de justice des victimes. Lors des récents affrontements, des exactions ont été à nouveau commises par les deux camps. Le traitement judiciaire de ces crimes est un sujet extrêmement sensible. Le pouvoir actuel ne peut donner le sentiment d’imposer une justice partiale depuis Bamako mais, dans le même temps, il est important de rompre avec une longue tradition d’impunité.

Le Mali doit décider du type d’État et de nation qu’il veut devenir

Finalement, le Mali est confronté à un choix fondamental : il doit décider du type d’État et de nation qu’il veut devenir. Le choix auquel il fait face ne se réduit pas simplement à une dichotomie trompeuse entre décentralisation poussée et renforcement de l’autorité de l’État central. Ni l’une ni l’autre de ces options ne fonctionneront sans un dialogue national pour assurer une représentation satisfaisante à l’ensemble de la population dans toute sa diversité. Ni l’une ni l’autre ne donneront satisfaction si l’État ne dispense pas les services de base et si la sécurité et la justice ne sont pas restaurées.
Pour atteindre ce but, les dirigeants maliens doivent rompre avec les pratiques passées et associer toutes les communautés à la construction du Mali de demain. De son côté, la communauté internationale doit prendre en compte la complexité de cette région et développer une approche nuancée qui ne ramène pas toutes les priorités à la seule dimension sécuritaire. Tout le monde a besoin de comprendre que le redressement actuel ne s’achèvera pas avec la tenue des prochaines élections législatives mais qu’il s’inscrit nécessairement dans la longue durée. Les efforts et les engagements des uns et des autres doivent en tenir compte.

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Jonathan Prentice, conseiller politique spécial, et Jean-Hervé Jezequel, analyste principal pour le Sahel de l’international Crisis Group