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Moussa Konaté, à l’imparfait du subjonctif

L'écrivain malien Moussa Konaté. © Sipa

L'écrivain malien Moussa Konaté est décédé le 30 novembre à Limoges, à l'âge de 62 ans. Tour à tour dramaturge, essayiste, éditeur ou encore directeur du festival Étonnant voyageur, il a été l'un des grands ambassadeurs de la culture malienne à l'étranger.

Le commissaire Habib et l’inspecteur Sosso, les enfants imaginaires de Moussa Konaté, sont en larmes. Assis côte à côte au bord du fleuve Djoliba, ils pleurent leur père, l’écrivain, dramaturge, essayiste et éditeur malien. Leur père mort loin d’ici, loin du Niger, dans cette ville de Limoges (France) que traverse la Vienne, à l’âge de 62 ans. Ils pensent à leur père adoptif, l’écrivain français Alain Wagneur qui les avaient "empruntés" pour écrire Djoliba, fleuve de Sang (Actes sud). "Quand j’ai commencé à écrire Djoliba, raconte le romancier, j’avais lu L’empreinte du renard et je suis dit que ce serait bien que nos personnages se rencontrent. Il était d’accord. Je lui ai envoyé mon manuscrit, il a corrigé quelques points de détails en lien avec le Mali." Wagneur, lui, avait rencontré Konaté lors du Festival Étonnants Voyageurs, que le Malien codirigeait avec Michel Le Bris à Bamako, dans les années 2000. Puis ils s’étaient croisés plusieurs fois, lors de festival consacrés au roman policier. Le commissaire Habib et l’inspecteur Sosso peuvent témoigner : leur père était un précurseur du roman noir en Afrique francophone (Le fils du chaos, L’honneur des Keïta, L’assassin du Banconi). À distance du polar urbain frénétique made in USA, Konaté racontait son pays. "L’intrigue policière est un prétexte, expliquait-il en 2009 lors de la sortie de La malédiction du lamantin. Ce qui m’importe, c’est de montrer les différents visages du Mali. Certains qualifient parfois mes livres de ‘polars ethnologiques’." Patrick Frêche, propriétaire de la Librairie du rivage à Royan (France) l’a reçu plusieurs fois pour des manifestations autour de ses livres : "Grâce à ses polars, on touchait par le texte à une vérité de l’environnement, des rythmes et de la mythologie".

"Quand je mets en avant la richesse culturelle des Maliens, c’est juste une dette que je rembourse."

Promoteur de son pays, Konaté avait l’habitude de dire : "Quand je mets en avant la richesse culturelle des Maliens, c’est juste une dette que je rembourse." Ces dernières années pourtant, il se tenait à distance. "C’était un homme bon, avec des idéaux très forts dans tous les domaines, y compris familiaux, se souvient Frêche. Il assumait ses choix. Très calme, très posé, il portait un regard pertinent sur ses contemporains. Lucide et ouvert, il avait le courage d’aller à contre-courant par rapport à la pensée de certains intellectuels africains. C’était un humaniste dont la sagesse allait parfois à l’encontre des aspirations des Africains eux-mêmes. Mais lors des débats publics, cela se terminait toujours par un éclat de rire." Avec son essai L’Afrique noire est-elle maudite ? (2010), Konaté n’avait pas hésité à s’en prendre au carcan de la famille et des traditions, magnifiées lors de la lutte contre le pouvoir colonial, mais désormais coupables, selon lui, de freiner les aspirations au développement.

Illusions perdues

Habib et Sosso savent que ces derniers temps, leur père n’allait pas fort. Il était seul, démuni matériellement, dépressif, amaigri et malade, angoissé par la crise dans laquelle s’était enfoncé son pays, mais aussi blessé par l’évolution de la France depuis l’élection de Nicolas Sarkozy. "D’un certain côté, il avait perdu beaucoup d’illusions, affirme Frêche. Aujourd’hui, beaucoup de gens se présentent comme ses amis, mais il était en réalité très seul." Même avec son éditeur, Fayard, il avait rompu après qu’on lui eut déclaré que "faire des polars avec l’imparfait du subjonctif n’était plus possible." Lui-même éditeur – il avait créé à Bamako les éditions du Figuier, publiant pour la jeunesse en cinq langues maliennes – il n’avait pas pour autant renoncé à écrire, envoyant pour relecture ses manuscrits à Alain Wagneur, à Paris.

Regardant couler le Djoliba, Habib et Sosso repensent à leurs aventures à Tombouctou, que les éditions Metailié publieront en avril 2014 (Meurtre à Tombouctou). Ils repensent aussi à leurs aventures à Kita, ville natale de leur père, où ils ont dû résoudre L’Affaire des coupeurs de têtes (à paraître également chez Métailié en 2014). Ils sont bien vivants, mais ils pleurent en évoquant les paroles de leur paternel : "Se partager entre deux pays, c’est assez difficile. Mes racines sont au Mali. Je pense y finir mes jours."

 

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