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#sidibouzid : comment la révolution tunisienne s’est propagée sur Twitter

Twitter a été un des grands instruments des révolutions arabes. © DR

Non, Twitter n'a pas fait la révolution tunisienne de 2010-2011. Mais la contestation s'est propagée en partie grâce au réseau social. Outil de mobilisation, d'information et d'entraide pour les manifestants… Trois ans après, retour sur la tempête de sable numérique qui a contribué au renversement de Ben Ali.

Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi s’immolait par le feu à Sidi Bouzid. Il n’était pas le premier. Depuis de nombreux mois déjà, d’autres Tunisiens, tout aussi dans la détresse, accomplissaient ce geste désespéré. "Je me rappelle qu’un autre monsieur s’était immolé devant le palais présidentiel en 2005, mais à l’époque les Tunisiens ne bloguaient pas, et n’étaient pas très friands de réseaux sociaux", expliquait alors un blogueur tunisien, interrogé par le site spécialisé Gizmodo.

>> Lire aussi : "Tunisie : chronologie d’une révolution inachevée"

De fait, en cette fin d’année 2010, tout bascule. L’immolation de Mohamed Bouazizi et les manifestations qui s’ensuivent sont rapidement relatées, à grand renfort de photos et de vidéos sur Youtube et Facebook. En tentant d’arrêter la révolte, le pouvoir tunisien va même la catalyser. Pour contourner la censure numérique qui vise des sites d’information, dont Jeune Afrique, et certains comptes Facebook, Flickr ou Youtube, la résistance s’organise. Un des principaux outils de communication dont les révolutionnaires s’emparent : Twitter.

#SidiBouzid, le hashtag qui monte en même temps que la colère

Pendant les premiers jours qui suivent l’immolation de Bouazizi, le site de microblogging n’est pas très influent. Si le mot-clé "Sidi Bouzid" figure bien dans les principales recherches sur Google dans le monde arabe, le hashtag #sidibouzid est encore quasiment inexistant. Utilisé pour la première fois dès le 17 décembre par le compte @chady2009 pour relayer les vidéos de l’événement, il ne prendra réellement vie que dix jours plus tard, le 28 décembre.

Fréquence des mentions #sidibouzid en décembre 2010 et janvier 2011


Sources : Twirus

Alors que les manifestations sont d’abord ignorées par le gouvernement tunisien, la mère et la sœur de Bouazizi sont reçues par le président Ben Ali, qui limoge le gouverneur de Sidi Bouzid et les agents municipaux concernés. Confirmé comme une affaire nationale, le drame de Sidi Bouzid, et le hashtag correspondant, apparaissent alors dans les tweets de certains journalistes, notamment du quotidien anglais The Guardian, accompagnant un article intitulé "Fin de parcours pour Ben Ali ?".

Le mot-clé #sidibouzid connaît d’abord un succès mitigé, au gré des manifestations. Jusqu’au 8 janvier. Lorsqu’un commerçant âgé de 50 ans s’immole à son tour, toujours à Sidi Bouzid, alors que les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre sont chaque jour plus meurtriers. Le 10 janvier, on comptera quatorze civils tués par balle à Thala, Kasserine et Regueb, selon le gouvernement, vingt selon l’opposition. 

D’abord assez confidentiel, bien que beaucoup utilisé par le compte Twitter du site d’informations Nawaat, #sidibouzid devient peu à peu le hashtag des manifestants. Une influence qui prend toute son ampleur le 14 janvier, quand les affrontements sont nombreux à Tunis et que, faute d’avoir apaisé la population, Ben Ali choisit de quitter le pays pour l’Arabie saoudite. Nombreux sont les activistes à utiliser le mot-clé pour partager les informations de la rue. Parmi eux, les blogueurs Slim Amamou et Karim Benabdallah, eux-mêmes en relation avec les membres des Anonymous qui ont lancé sur Twitter un appel au piratage des sites gouvernementaux. Initiée le 2 janvier, l’opération se développe rapidement grâce au hashtag #optunisia. Bilan : le même jour, huit sites proches de la présidence ou du gouvernement sont mis hors service par saturation de leur serveur.

Réseau mondial

Le site de microblogging est aussi une formidable caisse de résonnance internationale. Le 13 janvier, le compte Twitter de Twitter lui-même choisit son camp, en expliquant à ses abonnés comment suivre les événements en Tunisie. Le lendemain, parmi les dix tweets les plus partagés de la journée concernant la révolution tunisienne, quatre proviennent de la BBC, du Guardian, du New York Times et de CNN. Résultat : à 20h27 GMT, le 14 décembre, alors que Ben Ali fuit le pays, le hashtag #sidibouzid apparaît environ 28 fois par seconde.

Le régime est tombé, non sous les coups de boutoir d’un réseau social, comme on s’est plu à le dire dans l’euphorie du moment, mais sous les yeux du monde entier. Entre la fin de 2010 et le 27 février 2011, date à laquelle un nouveau Premier ministre est nommé, le volume de tweets journaliers a quintuplé en Tunisie.

Fréquence des mentions #sidibouzid et volume journalier de tweets en Tunisie, entre le 1er janvier 2011 et le 5 mars 2011


Sources : Arab Social Media Report, mai 2011

Un succès qui en appellera d’autres. La révolution égyptienne utilisera encore davantage les réseaux sociaux : le hashtag #jan25, lancé le jour des premières manifestations au Caire, le 25 janvier, sera utilisé près de 100 000 fois entre le 9 et le 11 février, date de la chute du président Moubarak. Au premier trimestre de 2013, il sera mentionné 1,2 million de fois dans les pays du monde arabe.

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Par Mathieu OLIVIER