Mali – Soumaïla Cissé : « IBK semble avoir du mal à dégager des priorités »

Soumaïla Cissé, le président de l'URD. © AFP

Six mois après la victoire d'Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) à la présidentielle, Soumaïla Cissé, le nouveau chef de file de l'opposition à l'Assemblée nationale malienne, fait le bilan. Interview.

Finaliste malheureux de l’élection présidentielle en août 2013, Soumaïla Cissé, le patron de l’Union pour la République et la démocratie (URD), est le nouveau chef de file de l’opposition à l’Assemblée nationale malienne – opposition qui compte 21 députés sur 147. Six mois après la victoire de son adversaire, Ibrahim Boubacar Keïta, il dresse un bilan "extrêmement mitigé" de son action.

Jeune Afrique : Quel bilan tirez-vous des six premiers mois d’exercice d’Ibrahim Boubacar Keïta ?

Les Maliens attendaient du président qu’il s’attaque au problème de la sécurité, qu’il règle la question de Kidal. Le résultat n’y est pas. On assiste à une recrudescence de l’insécurité dans le Nord, à Gao, à Tombouctou. Sa feuille de route pour négocier avec les groupes armés n’est pas suffisamment claire. Son bilan, sur ce point est extrêmement mitigé. En outre, la relance de l’économie tarde à venir, les investisseurs ne sont pas en confiance. Le président a effectué beaucoup de déplacements à l’extérieur dont nous attendons les retombées. En définitive, je qualifierais ces six premiers mois de besogneux. Le président semble avoir du mal à dégager des priorités.

Il faut s’attaquer le plus rapidement possible aux difficultés de vie quotidienne des Maliens.

Quelles doivent être, selon vous, les priorités ?

Rétablir l’intégrité territoriale, instaurer la paix et la sécurité, relancer l’économie et s’attaquer le plus rapidement possible aux difficultés de vie quotidienne des Maliens.

L’entourage du président rappelle qu’il a hérité d’un État en lambeaux…

La situation économique, sociale et sécuritaire reste toujours préoccupante mais on ne peut pas mettre tout cela sur le dos de l’héritage. En tout état de cause au bout de six mois, cela ne tient plus. Aujourd’hui, avec les 3 milliards d’euros que la communauté internationale a mis à la disposition du Mali pour sa reconstruction, nous devons plutôt regarder vers l’avenir.

Durant la campagne, ses adversaires avaient qualifié Ibrahim Boubacar Keïta de "candidat des putschistes". Pourtant, nombre d’entre eux, dont le général Sanogo, ont été écroués.

Oui, et sur ce point, je me félicite que la justice soit saisie. Il faut aller jusqu’au bout des enquêtes judiciaires. Sans justice, on ne pourra pas réussir la réconciliation ni consolider la paix. Je note cependant qu’un certain nombre de putschistes sont au gouvernement, et d’autres à la présidence. Je trouve étonnant que le président ait nommé au poste de chef d’état-major particulier un officier connu pour avoir fait partie de la junte (le général Yamoussa Camara, ancien ministre de la défense de la transition, qui a été inculpé et placé sous mandat de dépôt le 13 février pour "complicité d’assassinat" dans l’affaire de la disparition de 21 bérets rouges en avril 2012, NDLR).

Dénoncez-vous, comme une partie de l’opposition, le poids de la famille ? Le président de l’Assemblée nationale est le beau-père du fils du président, qui est lui-même député, et l’on compte deux ministres issus de la famille de l’épouse du président.

C’est un sujet qui fait débat dans l’opinion malienne en ce moment. Ayant travaillé de longues années avec le président et connaissant le respect qu’il voue aux institutions de la République, j’ai été surpris de ces choix. Personnellement, je l’aurai évité.

Deux députés de la majorité ont un temps appartenu à des groupes rebelles armés. Qu’en pensez-vous ?

J’ai l’ai dénoncé. Au prétexte de la réconciliation, on absout des gens qui se sont compromis avec les jihadistes. Ils ont fait l’objet de mandats d’arrêts internationaux, que le gouvernement a levé, et ensuite ils se sont retrouvés à l’Assemblée Nationale sous les couleurs du parti au pouvoir. On ne leur demande aucun compte. C’est l’impunité la plus totale.

Nous aurons notre mot à dire sur toutes les questions qui touchent à la nation.

Vous êtes le leader de l’opposition à l’Assemblée nationale. Comment concevez-vous ce rôle ?

Nous sommes une opposition républicaine. Nous nous opposerons quand nous l’estimerons nécessaire, mais nous approuverons les projets et les propositions de lois qui iront dans le sens de l’intérêt national. Nous resterons vigilants. Nous ne serons pas des faire-valoir. Nous aurons notre mot à dire sur toutes les questions qui touchent à la nation.

>> Lire aussi : "Nous qui voulons construire une opposition démocratique au Mali, on ne nous écoute pas" (SoumaÏla Cissé)

Est-ce le cas aujourd’hui ?

Non. Depuis l’installation du gouvernement, l’opposition n’a jamais été consultée, encore moins associée à un quelconque événement de portée nationale. Mais j’ai bon espoir que les choses évoluent quand un statut sera reconnu à l’opposition comme le président lui-même l’a souhaité.

L’avez-vous rencontré depuis sa prise de fonction ?

Non. J’ai demandé une audience, je n’ai pas encore eu de réponse. J’imagine que ce sera chose faite dès que le calendrier du président le permettra.
__________

Propos recueillis par
Rémi Carayol