Une histoire du génocide rwandais (#1) : contexte historique et intentions

par Laurent Touchard

Le génocide a commencé bien avant la mort de Habyarimana. © AFP

L'auteur du Blog défense de J.A., Laurent Touchard*, inaugure une série d'articles consacrés au génocide rwandais de 1994. Dans ce billet, il détaille le contexte historique dans lequel les massacres ont eu lieu et explique, de manière subjective, comment il a appréhendé une histoire aussi douloureuse que polémique.

*Laurent Touchard travaille depuis de nombreuses années sur le terrorisme et l’histoire militaire. Il a collaboré à plusieurs ouvrages et certains de ses travaux sont utilisés par l’université Johns-Hopkins, aux États-Unis.

Ce billet introduit un dossier du Blog défense consacré au génocide contre les Tutsis du Rwanda en 1994. Le prochain texte sera consacré aux circonstances de l’attentat contre le Falcon présidentiel rwandais, le 6 avril 1994, il y a tout juste vingt ans. Nous poursuivrons avec une question : le Front patriotique rwandais (FPR) et sa branche militaire, l’Armée patriotique rwandaise (APR) sont-ils coupables de cet attentat ? Question à laquelle nous répondrons, détaillant pourquoi cette hypothèse paraît hautement improbable, voire absurde de bien des manières. Nous parlerons aussi du type de missile qu’auraient utilisé les tueurs. Nous aborderons ensuite la problématique des Forces armées rwandaises (FAR) : leur organisation, leur doctrine, leur équipement, leur valeur opérationnelle, les factions politiques en leur sein et leur rôle durant le génocide. Puis nous en viendrons au sujet des différentes milices gouvernementales impliquées dans les massacres : de leur genèse à leur développement en 1993-1994, la folie sanguinaire dont elles se rendent coupables. Trois autres billets concluront ce difficile dossier, à la fois de Mémoire et d’Histoire : les trafics d’armes au profit des FAR, quel est le degré de responsabilité de la France dans le génocide et enfin, l’opération Turquoise.

>> Lire aussi : La France annule sa participation aux commémorations du génocide suite à une interview de Paul Kagamé dans J.A.

En guise d’introduction à ce grand dossier du blog, l’auteur de ces lignes juge donc indispensable d’évoquer, d’une part, le génocide lui-même et d’autre part, quel état d’esprit a présidé à la rédaction de ce dossier, une perception personnelle avant de considérer le plus "cliniquement" possible les aspects de cette abominable tragédie, au travers d’analyses réalisées à partir de documents déclassifiés, de lectures, de conversations, d’observations.

Le génocide et le contexte historique

Dans les heures qui suivent la mort du président Juvénal Habyarimana, les tueries débutent à Kigali. Elles se répandent ensuite dans le reste du pays. En cent jours, jusqu’à 800 000 femmes, hommes, enfants vont périr dans une épidémie de haines et de meurtres. Cent jours que rythment les exécutions à la machette, à la massue cloutée, à la grenade et au fusil d’assaut. Le crime de ces êtres que leurs bourreaux assimilent à des "cafards" ? Ils appartiennent à la catégorie sociale des Tutsis, pour la plupart d’entre eux. Les autres sont des Hutus modérés, considérés comme des alliés des Tutsis.

Tutsis et Hutus modérés sont désignés comme les "complices" du FPR/APR qui affronte les FAR depuis octobre 1990. Mais le génocide commence en réalité bien avant la mort d’Habyarimana : l’attentat sera davantage un prétexte qu’un déclencheur. Les exils de Tutsis ont débuté en 1959 face à la "Révolution sociale" des Hutus, au pouvoir et numériquement majoritaires. Dès janvier-février 1991, un millier de pasteurs Bagogwe (considérés comme des Tutsis) sont assassinés au nord-ouest du Rwanda. Le principe de l’élimination des "cafards" tutsis se renforce lors de la mort du président burundais, Melchior Ndalaye, le 21 octobre 1993. Premier Hutu à être élu président, il est assassiné lors d’un coup d’État. Sa fin conforte les extrémistes hutus rwandais dans l’idée que s’ils ne tuent pas les Tutsis, ils seront tués par eux. Les discours enflammés entraînent l’adhésion de tout un peuple de laissés pour compte de la société rwandaise.

"Pour tous ceux-là, le génocide est la meilleure chose qui puisse arriver. Ils peuvent avec la bénédiction d’une espèce d’autorité, prendre leur revanche sur des individus socialement puissants, à condition qu’ils soient du mauvais côté de la barrière politique. Ils peuvent voler, ils peuvent tuer sans avoir trop à se justifier, ils peuvent violer et ils peuvent se saouler gratuitement. C’est merveilleux. Les objectifs politiques des instigateurs de ce sinistre carnaval les dépassent complètement et ils vont juste leur chemin, sachant que cela ne durera pas." (Gérard Prunier dans Rwanda, Histoire d’un génocide, Dagorno, Paris 1997 ; cité par Damien Vandermeersch, Comment devient-on génocidaire ? GRIP 2013).

On estime que 800 000 personnes, essentiellement tutsies, ont trouvé la mort durant le génocide rwandais. © Pascal Guyot/AFP

Les coupables

Des Hutus haranguent et attisent la haine, y compris contre d’autres Hutus. Bientôt, ils élèveront des barrages en travers des routes contrôlant l’identité "ethnique" et flanqueront les milles collines de monceaux de cadavres. Mais, les coupables de ces abominations ce sont aussi, indirectement, ceux qui sont restés aveugles alors que grandissait la menace du malheur. Au premier rangs desquels se tiennent l’ONU, la France et même la Belgique, ancienne puissance coloniale, très bien informée sur ce qui se passait au Rwanda. Les documents l’attestent : les avertissements les plus divers apparaissent, se multiplient. Au siège de l’ONU, le désintérêt feutré prévaut. Les autorités belges s’impliquent mollement. "Implication" et "mollesse". Deux notions antinomiques qui contribuent à faire des soldats engagés pour une mission de paix, la Minuar, une cible désignée pour la vindicte hutue. Dix para-commandos belges le paieront de leur vie, sauvagement assassinés.

À l’Élysée, l’idéologie nationaliste mitterrandienne se crispe dans des réflexes qui conduisent à la cécité intellectuelle.

À l’Élysée, l’idéologie nationaliste mitterrandienne se crispe dans des réflexes qui conduisent à la cécité intellectuelle. Le FPR bénéficie d’un important soutien de l’Ouganda ? C’est la preuve que les Américains sont derrière et veulent gagner en influence en Afrique francophone via le Rwanda. Dès lors, il faut s’opposer au FPR, coûte que coûte, pour résister à l’hégémonie de Washington. En outre, colle à la peau des Tutsis l’image d’une élite sociale favorisée par les ex-colons belges. Une élite minoritaire qui voudrait imposer sa loi à la majorité tutsie. François Mitterrand, ami d’Habyarimana, n’aime pas cela. L’APR/FPR sera donc qualifié à l’Elysée de bande de "khmers noirs" armés par l’Ouganda et instrumentalisés par les États-Unis. Peu importe les incohérences de l’analyse, l’absence de nuances pourtant essentielles dans l’appréhension de ce genre de conflits. En dépit des recommandations de prudence de certains membres de la DGSE, Mitterrand fait le choix d’Habyarimana, le "despote éclairé".

Amaurose du chef de l’État français qui se conjugue avec une effarante naïveté, vaguement empreinte de paternalisme. Mitterrand estime peut-être qu’un soutien indéfectible à Kigali amènera son homologue rwandais à négocier avec l’opposition. Mais il surestime gravement la réalité du pouvoir de Juvénal Habyarimana, tout en sous-estimant le machiavélisme et la capacité de nuisance des clans qui gravitent autour de ce pouvoir. Manque de clairvoyance d’autant plus ahurissant que François Mitterrand est décrit comme un maître de la stratégie politique. Manque de clairvoyance et subjectivité. En effet, s’il s’agit de favoriser l’avènement d’une démocratie universelle au Rwanda, pourquoi ne pas avoir également soutenu l’action des modérés du FPR ?

Ainsi, en maintenant sa confiance aux responsables qui succèdent à Habyarimana, alors que le sang de dizaines de milliers d’êtres humains irrigue déjà la terre rwandaise, l’État français se rend coupable de bien davantage que de simples "erreurs d’appréciation". Pléthore de documents déclassifiés le crient. Pourtant, certains rejettent cette politique. Sous la houlette d’Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, le gouvernement de cohabitation d’Édouard Balladur s’efforcera de corriger certaines de ces erreurs. Mais… Maladroitement, en décalage avec le terrain, de manière trop timorée et sans véritable projet. Il est trop tard ; les précédentes tentatives conciliatrices du FPR ont échoué et l’organisation rebelle ne croit plus en la sincérité française. Echaudé, il considère désormais la France comme ennemie. Quant à la machine de la haine des extrémistes hutus, elle est sous tension depuis trop longtemps.

L’honneur de l’armée française

Au Rwanda, l’odeur des cadavres s’infiltre partout. Elle s’accroche dans les vêtements, les cheveux, sur l’épiderme comme une armée de spectres. Elle constitue le dernier mode d’expression des corps sans vie le long des routes, au détour des chemins, dans les maisons, les écoles, les dispensaires, les églises. L’horreur n’est pas seulement la norme, elle devient une kermesse effroyable. Les Tutsis sont "raccourcis", les femmes éventrées, les mères hutues sommées de tuer leurs enfants issus d’union avec un Tutsi. Elles ont le choix : assassiner leurs enfants ou périr avec eux. Les vieillards sont noyés dans les latrines, enterrés vivants. Des familles sont rassemblées dans leur demeure et massacrées à la grenade. Les tueurs ivres de mauvais alcool et défoncés au chanvre rigolent, tuent encore.

Fin juin, la France propose à l’ONU l’opération Turquoise. Il s’agit d’arrêter les massacres : François Mitterrand a désormais "entendu" qu’un génocide est en cours. Il en est sincèrement affecté et comprend peut-être, à ce moment là, qu’il a commis une grave erreur. N’empêche : il persiste à considérer le FPR comme seul responsable. Il refuse obstinément de voir que les choses sont plus complexes. Beaucoup plus complexes. Il n’ignore pas que les Tutsis sont massacrés par les Hutus. Et pourtant, il focalise son attention sur le moment où, pense-t-il, les Tutsis pourraient se venger, massacrant à leur tour les Hutus… Peut-être croit-il déjà que des "contre-massacres" sont en cours. Ainsi Turquoise, dans son esprit, sera d’abord destinée à protéger les Hutus qui fuient devant l’avancée des tueurs de l’APR/FPR. C’est aussi ce que croient les militaires engagés dans Turquoise. Sur le terrain la complexité de la situation, bien différente du schéma qu’ils avaient en tête, leur saute au visage comme l’odeur des cadavres. Ils se doutent que l’APR/FPR commet des exactions mais ils constatent que les génocidaires, eux, sont bien hutus.

La mission des militaires français est d’autant plus difficile qu’elle implique de contrer un ennemi qui ne devrait pas en être un, pour elle : l’APR/FPR. Le contrer pour protéger des "amis" qui ont exécuté des centaines de milliers de gens. Au milieu du flot inimaginable des réfugiés hutus, subsistent encore des îlots de Tutsis. Rescapés des massacres précédents, ils s’efforcent désespérément d’échapper aux Hutus génocidaires… Comme à Biserero. Le dispositif français est insuffisant pour "gérer" un tel chaos. Les réponses données à la situation de crise ne sont pas satisfaisantes. Le royaume de la confusion où les 2 550 Français et les 500 Africains qui composent le contingent sont dépassés.

Si les motifs qui conduisent à lancer l’opération Turquoise relèvent de l’"humanitaire orienté", sur le terrain beaucoup de militaires feront de leur mieux. Certains désobéiront même à des ordres qui leur apparaissent dénués de sens, sauvant ainsi quelques survivants. Trop peu, oui.

L’honneur de l’Armée française en a-t-il été souillé ? L’auteur de ces lignes ne le pense pas.

Quand bien même, le 17 juillet, Théodore Sindikubwabo et le ministre des Affaires étrangères, Jérôme Bicamumpaka, du gouvernement de transition – génocidaire – sont interceptés par des Français, ceux-ci se rendent bien compte de qui ils ont en face d’eux. Mais ils n’ont aucune consigne quand à ce qu’ils doivent faire. Légalement, ils ne sont pas autorisés à interpeller quiconque. La demande d’instruction à l’ONU reste lettre morte… Si la politique française au Rwanda s’est avérée catastrophique, si l’État a soutenu les FAR en entraînant ses éléments, durant Turquoise, l’honneur de l’Armée française en a-t-il été souillé ? L’auteur de ces lignes ne le pense pas.

Damien Vandermeersch parle de la défense d’accusés lors d’un premier procès contre les génocidaires. Celle-ci explique : "Lorsqu’on s’attend à ce qu’une personne puisse nous protéger et qu’elle n’a pas pu empêcher le massacre des nôtres, la blessure et le ressentiment sont tels (…) qu’il devient évident qu’elle devait être complice des tueurs." (Philippe Meire et Damien Vandermeersch dans Génocide rwandais : le récit de quatre procès devant la cour d’assise de Bruxelles, la Charte 2011, cité dans Comment devient-on génocidaire ? ).

Voilà l’état d’esprit avec lequel ont été rédigés les billets du dossier rwandais. Pour conclure cette introduction, l’auteur de ces lignes recommande l’ouvrage de Damien Vandermeersch (en collaboration avec Marc Schmitz), plusieurs fois mentionné ici : Comment devient-on génocidaire ? Edité par le GRIP en 2013, il constitue une base de réflexion profondément humaine sur une mécanique terrifiante, sa mise en place, son exploitation pour faire tourner une machine à massacres. Réflexion qui, d’ailleurs, conduit bien au-delà du Rwanda.

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>> Retrouver tous les articles du blog défense de Laurent Touchard sur J.A.

 

>> Pour en savoir plus : consulter le blog "CONOPS" de Laurent Touchard