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Une histoire du génocide rwandais (#4) : les écoutes bidons et le mythe de la guerre éclair du FPR

par Laurent Touchard

Le leader du FPR, Paul Kagamé, devient vice-président du Rwanda le 19 juillet 1994. © Alexander Joe/AFP

Dans ce quatrième billet consacré au déclenchement du génocide des Tutsis de 1994, Laurent Touchard* poursuit l'analyse des éléments brandis par les ex-partisans des Forces armées rwandaises (FAR) pour incriminer le Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagamé dans l'attentat contre l'ancien président rwandais Juvénal Habyarimana.

*Laurent Touchard travaille depuis de nombreuses années sur le terrorisme et l’histoire militaire. Il a collaboré à plusieurs ouvrages et certains de ses travaux sont utilisés par l’université Johns-Hopkins, aux États-Unis.

Dans le dernier billet, nous avons vu l’acharnement des Forces armées rwandaises (FAR) à produire des "preuves" destinées à désigner l’APR/FPR comme coupable (et la Belgique et l’Ouganda comme complices) de l’attentat contre le président rwandais Juvénal Habyarimana, événement qui servit de prétexte au déclenchement du génocide des Tutsis, le 6 avril 1994.

>> À lire sur le même sujet :

Une histoire du génocide rwandais (#1) : contexte historique et intentions

Une histoire du génocide rwandais (#2) : l’attentat du 6 avril 1994

Une histoire du génocide rwandais (#3) : attentat du 6 avril 1994, pourquoi la thèse de la culpabilité du FPR ne tient pas la route

Mais là ne s’arrêtent pas les efforts des FAR pour faire accuser le FPR. Le 7 avril au matin, celles-ci indiquent que leur service d’écoute de Gisenyi a intercepté un message en provenance de Mulindi. Lequel dit notamment : "Vous informons que la mission de notre escadron renforcé s’est soldée par une réussite brillante contre le MRND-CRD [parti du président et proche du pouvoir] et le FRODEBU-Palipehutu. Sachez que le chef du pays du sud a succombé avec son ministre du Plan et celui des Communications. (…) Le chef a regagné Kampala sans problème et la communication de ses services avec nos éléments intérieurs s’est passée dans des meilleures conditions et cela avec l’aide de la communauté belge et des éléments du pays du sud nous a beaucoup aidés pour la réussite de notre mission qui n’était pas facile à réaliser. (…) Nous remercions sincèrement tous ceux qui ont contribué à la réussite de la mission de notre escadron renforcé. Nous félicitons spécialement les spécialistes infiltrés dans la ville principale pour réorganiser l’escadron."

Que nous apprend ce message soi-disant "intercepté" ? Outre qu’il accuse les Belges – qui seront d’ailleurs désignés comme coupables ou, au mieux, complices de l’attentat -, il nous donne le détail d’une opération secrète. Par essence, une opération secrète l’est durant sa préparation. Elle l’est pendant qu’elle se déroule. Et elle reste secrète le plus longtemps possible après son exécution. Soyons indulgents, admettons que le "Commando Network" soit parvenu à s’infiltrer habilement pour ensuite abandonner stupidement des indices qui accusent le FPR… Mais si un tel message était vrai nous serions en droit de nous demander pourquoi, avec un adversaire potentiellement aussi bête, pourquoi, les FAR n’ont pas été en mesure de remporter la victoire et d’écraser le FPR quatre ans plus tôt !

Qui peut être assez naïf pour penser que Paul Kagamé aurait pu chercher à profiter d’un massacre prévisible tout en s’accusant de le déclencher ?

Car, par ce soi-disant message "intercepté", le FPR aurait annoncé clairement : "Nous avons tué le président !" Même en admettant une énième fois que cela soit vrai, les responsables du FPR savaient que la moindre étincelle provoquerait de terribles massacres. De fait, s’ils avaient décidé de l’assassinat d’Habyarimana, ils se seraient assurément abstenus de le crier aussi distinctement (connaissant parfaitement le risque d’interceptions), avec force détails et soulignant – le comble ! – l’implication de l’Ouganda… Qui peut être assez naïf pour penser que Paul Kagamé aurait pu chercher à profiter d’un massacre prévisible tout en s’accusant de le déclencher ?

Plus concrètement, l’APR, est réputée pour la sécurité de ses communications, disposant notamment d’un matériel de transmissions relativement moderne. Une note déclassifiée de la DGSE, n°18149/N du 18 février 1993 donne d’intéressantes informations à ce propos : "Le FPR est aussi présent à Kigali où il est très bien organisé, notamment au plan des communications. Les représentations extérieures sont reliées par téléphone et par fax avec Kigali, où des moyens radio maintiennent la liaison permanente avec les dirigeants du mouvement présents sur le terrain. Les matériels de transmission utilisés par la branche armée du FPR, provenant de la société britannique RACAL et fournis via l’Ouganda, sont des matériels de la nouvelle génération, à évasion de fréquence".

En d’autres termes, les communications de l’APR sont difficiles à intercepter, un fait à quoi s’ajoute – ce qui ne figure pas dans ladite note – une grande discipline radio des forces de Kagamé, bien supérieure à celle qui existe au sein des FAR, même si les instructeurs français s’efforcent de leur inculquer les bases… De fait, l’APR écoute beaucoup plus facilement les FAR.

Un réfugié rwandais grièvement blessé et des centaines d’autres déplacés, le 8 Juillet 1994, près de la ville de Gikongoro, au Rwanda. © Pascal Guyot/AFP

Possibles manipulations

Autre élément : il s’agit d’une note de la mission d’assistance militaire française, en date du 31 mai 1992, concernant les actions "terroristes" imputées au FPR. Elle livre une appréciation singulière sur la valeur des renseignements d’origine électromagnétique obtenus par les stations d’écoute des FAR : "Une première analyse des procédures, quoique rapide, permet de dégager quelques axes de recherche, tandis que les messages remis à la MAM [Mission d’assistance militaire] amènent quelques éléments qui demandent à être exploités avec une grande prudence compte tenu des possibilités (doubles, voire triples) de manipulations que présente le processus de recueil." La formulation est ambiguë, faisant référence aussi bien à ceux qui émettent les messages recueillis qu’à ceux qui les interceptent… Plus loin est encore écrit : "L’étude des messages internes du FPR, captés par l’armée rwandaise, (valeur généralement attribuée : C3) ne permet pas d’attribuer ces actes aux Inkotanyi [combattants rebelles]".

La suite est contradictoire, affirmant le contraire de ce qui précède. À l’image de la valeur C3. Les lettres de A à F se rapportent à la qualification de la source, tandis que les chiffres de 1 à 6 à la qualification du contenu ; "C3" signifiant donc "Source assez fiable" et "contenu vraisemblable". Ce système d’évaluation international sert au sein de la plupart des services de renseignement occidentaux. Si la "note" attribuée n’est pas mauvaise, elle est néanmoins prudente et l’on pourrait s’attendre à des A1, A2 voire A3 (Fiable + confirmé/ probable/ vraisemblable). Prudence "amicale", donc, des Français quant aux renseignements radio collectés par les FAR…

L’opérateur qui aurait retranscrit le message accusant le FPR, arrivé en swahili, enfonce lui-même le clou. Après avoir témoigné devant le juge Bruguière, il se rétracte et donne une toute autre version de l’"interception" de ce fameux message. Le responsable de la station, de Gisenyi, le colonel Nsengiyumva, lui a remis un papier sur lequel figurait le texte du message, à recopier sur un formulaire dédié aux retranscriptions d’interceptions… Témoignage qui recoupe l’appréciation "prudente amicale" de la valeur des renseignements fournis par les FAR sur le FPR…

Plan bien préparé pour une action fulgurante ?

Au moins un autre message aurait été intercepté par la station de Gisenyi, au matin du 6 avril, soit quelques heures avant l’assassinat du président. Il fait état d’importants mouvements de troupes de l’APR, dans la nuit du 5 au 6 avril… Le mythe d’une mise en branle des forces rebelles, juste avant l’attentat, est d’ailleurs répété à l’envi pour appuyer la théorie selon laquelle le FPR serait l’auteur de celui-ci. Problème : le point de situation de l’ONU (du 5 au 6 avril-matin) quant à l’activité entre l’Ouganda (qui soutient militairement et politiquement le FPR) ne mentionne le franchissement de la frontière que par… cinq véhicules, dans le sens Ouganda-Rwanda pour le 5 avril : deux jeeps et trois camions. C’est peu, pour un déploiement massif ! En dehors d’un échange de tirs entre 10 heures et 10 heures 10 dans la zone démilitarisée, le même rapport ne constate rien de significatif.

Est également affirmé que le bataillon au CND se lance à l’attaque peu après l’attentat. Une fois encore, c’est totalement faux. Le 5, rien ne permet de suspecter quoi que ce soit au CND. La seule activité consiste en exercices physiques en extérieur pour deux sections (une soixantaine d’hommes)… Rien ne bouge à l’ancien Parlement dans la nuit du 6 au 7 avril 1994. Au matin du 7, l’endroit est pris sous le feu des FAR, notamment de pièces antiaériennes utilisées en tir tendu. Un certain flottement est constaté du côté des FAR. Ça n’est que le 7 avril à partir de 16 heures que le bataillon détache enfin l’équivalent d’une compagnie (150 hommes) pour se donner de l’air. S’ensuit un "féroce échange de tirs".

Le bataillon APR du CND n’intervient en force vingt heures après l’attentat !

Une note du colonel Cussac, attaché de défense à l’ambassade de France au Rwanda, et du lieutenant-colonel Maurin, donne un horaire différent : selon elle, les éléments de l’APR commencent à sortir du CND vers 5 heures (c’est à dire, huit heures trente après l’attentat !). Les deux informations ne sont pas forcément contradictoires : Cussac et Maurin parlent à l’évidence d’infiltrations menées par les rebelles (des reconnaissances) tandis que l’ONU évoque une action diligentée avec une unité constituée (la compagnie de 150 hommes). Quoi qu’il en soit, le bataillon du CND n’intervient en force vingt heures après l’attentat !

Le 8 avril, un autre point de situation signale que des préparatifs de guerre sont en cours à Mulindi. Ils ont vaguement commencé depuis la veille : les combattants de l’APR ne sont plus vus pratiquer de l’exercice physique… Mais, la progression en direction de Kigali n’a pas encore débuté. Indubitablement, l’APR est prise au dépourvue. Certes, le même document mentionne que dans la nuit du 6 au 7 avril, des chants sont montés de différentes positions rebelles. L’on en déduit qu’ils ont joyeusement fêté la nouvelle de la mort d’Habyarimana, ce qui n’a rien de bien étonnant et ne constitue pas non plus LA preuve ultime. C’est d’ailleurs le contraire qui soulèverait des interrogations.

Le point de situation de la MINUAR des 8 et 9 avril 1994 donne d’autres éléments quant à la lente progression de l’APR : "Le 9 avril à 9 heures 40 il est rapporté depuis le secteur de la DMZ [Zone démilitarisée] que le FPR avance depuis Mulindi sur trois axes :

(1)    La route de Miyove-Kigali
(2)    La route de Muyumba-Kigali
(3)    La route de Nkumba-Ruhengeri

Le bataillon du FPR situé au complexe du CND a capturé des zones à/et entre le CND et l’aéroport (…) Ils sont maintenant en position défensive autour de Rutbat au stade Amahoro et au QG de la Force. Il est suspecté que le FPR va lancer une attaque massive sur les FAR et les gardes présidentiels une fois qu’ils auront été renforcés depuis Mulindi." Le mouvement en direction de Mulindi commence donc finalement le 9 avril 1994. Pas avant. Trois jours après l’attentat… Une avant-garde de 300 hommes, venue de Mulindi, effectue finalement la jonction avec le bataillon encerclé au CND, le 11 avril. Cinq jours après l’attentat…

Il faut ensuite attendre le 14 avril pour que l’APR soit véritablement déployée pour combattre à Kigali, tandis que les massacres de Tutsis et d’opposants hutus (voire de Hutus soupçonnés de collusion avec les Tutsis) ensanglantent la capitale. Certains des moyens lourds des rebelles, notamment une partie des leurs lance-roquettes multiples, ne sont mis en batterie qu’aux environs du 20 avril… La ville tombe finalement, le 4 juillet 1994. Où est le fulgurant succès qu’aurait permis la déferlante des bataillons de l’APR depuis l’Ouganda et le nord du Rwanda, associée à l’infiltration d’une multitude de commandos dans les quartiers de la capitale pour surprendre les FAR après avoir neutralisé leur chaîne de commandement ? Si le bataillon installé au CND n’a pas été écrasé en dépit des tirs (notamment de canons antiaériens de 37 mm), d’une pression constante des FAR et de la GP, il le doit à l’initiative de son chef de se donner de l’air, dès l’après-midi du 7 avril.

L’immobilisme de la France

Enfin, dernier argument qui met à mal la théorie d’un plan de l’APR/FPR pour bondir sitôt l’attentat mené à bien et qui ajoute à la (longue) liste des preuves favorables au mouvement rebelle ; dernier argument, mais qui n’est pas le moindre : la France soutient fermement le régime du président Habyarimana. Elle espère ainsi créer des conditions favorables à la négociation plutôt qu’à la guerre. Cette politique implique notamment d’entraîner et d’équiper les FAR (nous en reparlerons dans un prochain post). Elle implique accessoirement des actions plus directes, comme de fournir du renseignement. Si François Mitterrand avait eu la preuve tangible d’importants mouvements de troupes de l’APR d’Ouganda au Rwanda, dans la zone démilitarisée (secteurs "zyeutés" par la France), il ne serait pas resté les bras croisés. Le président et plusieurs de ses conseillers détestent cordialement le FPR. Ils n’auraient pas manqué une si "belle" occasion de les prendre en défaut et d’envoyer quelques avions d’attaque Jaguar calmer les ardeurs des rebelles, et ce en toute légitimité puisque ces derniers auraient rompu les accords d’Arusha et mis en danger la paix du pays…

Le prochain billet conclura le premier "chapitre" de ce dossier rwandais, en abordant la question du type de missile utilisé pour détruire l’avion du président Habyarimana. Nous expliquerons également pourquoi la théorie des missiles Mistral est (techniquement) totalement absurde. L’existence probable de missiles Mistral au sein de l’arsenal rwandais était connue depuis 1994, tout comme celle de SA-16, notamment du fait de l’insistance de Kigali à obtenir ce genre d’armes en URSS, en Égypte…

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>> Retrouver tous les articles du blog défense de Laurent Touchard sur J.A.

 

>> Pour en savoir plus : consulter le blog "CONOPS" de Laurent Touchard

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