Pétrole : les mystérieux dollars manquants du Nigeria

Par AFP

Shell a levé la force majeure sur ses exportations en provenance du sud du Nigeria © AFP

Au Nigeria, premier producteur d'or noir du continent africain, des voix s'élèvent pour réclamer des comptes sur les milliards de dollars manquants de la manne pétrolière.

C’est le gouverneur de la Banque centrale nigériane, Sanusi Lamido Sanusi, qui a mis le débat sur la table en septembre, en accusant publiquement la compagnie pétrolière nationale (NNPC) de devoir près de 50 milliards de dollars de revenus pétroliers à l’Etat. M. Sanusi, qui doit quitter son poste dans les prochains mois, a ensuite revu ce chiffre à la baisse, annonçant qu’il ne manquait "que" 12 milliards de dollars, laissant planer des rumeurs de pressions politiques.

Cette semaine, à nouveau, M. Sanusi a annoncé que le NNPC devait à la Banque Centrale 20 milliards de dollars sur les 67 milliards de revenus du pétrole gagnés entre janvier 2012 et juillet 2013. "C’est maintenant au NNPC (…) de produire la preuve que les 20 milliards non remis n’appartiennent pas à l’Etat fédéral ou ont été dépensés de façon légale et constitutionnelle", a-t-il déclaré devant un comité parlementaire.

Le Nigeria extrait environ deux millions de barils de pétrole par jour. Selon les chiffres officiels, les recettes d’exportation sont tombées à 49 milliards de dollars en 2012, contre 54 milliards l’année précédente, sans réelle variation dans la production de brut. L’exportation de pétrole brut représente 80% des recettes de l’Etat au Nigeria.

En 2004, un compte, l’Excess Crude Account (ECA), avait été créé afin de protéger l’économie nigériane de la volatilité des cours du pétrole et d’investir dans les infrastructures dont le pays manque si cruellement. L’ECA est alimenté par le surplus de recettes pétrolières, qui correspond à la différence entre le prix de référence, approuvé par le parlement, et le prix réel du baril. L’année dernière, le prix de référence avait été fixé à 79 dollars le baril par le parlement, alors qu’il se vendait au-dessus de 100 dollars sur le marché international. Selon la Banque centrale, l’ECA était créditeur de 11,5 milliards de dollars fin 2012. Mais en janvier 2014, il ne restait plus que 2,5 milliards sur ce compte.

"Aucune amélioration" du niveau de vie

Au même moment, les réserves en devises ont chuté de 48 milliards en mai à 42,7 milliards aujourd’hui, d’après la Banque centrale. "Il est malheureux que le gouvernement se soit lancé dans une telle frénésie de dépenses sans qu’on ne puisse observer aucune amélioration significative du niveau de vie de la population", déplore l’économiste nigérian Abolaji Odumesi.

Le très influent Forum des gouverneurs nigérians a décidé de poursuivre le président Goodluck Jonathan en justice, pour avoir retiré 1 milliard de dollars de l’ECA pour créer un nouveau fond souverain. Le NNPC et le gouvernement ne cessent de répéter que l’argent est investi dans des projets légitimes et que la baisse des recettes est surtout due au vol de pétrole à grande échelle.

Tout le monde s’accorde à dire que le vol de pétrole, estimé à 150.000 barils/jour, est un problème majeur qui représente un manque à gagner d’environ six milliards de dollars par an pour le Nigeria. Mais pour les militants anti-corruption, l’argent manquant a pu être utilisé, au moins en partie, pour financer la campagne électorale à venir, alors que la présidentielle de 2015 s’annonce comme la plus serrée depuis la fin des dictatures militaires, en 1999.

"L’administration Jonathan se sert tout simplement dans le but de sa réélection", affirme Debo Adeniran, de la Coalition contre les dirigeants corrompus, une organisation apolitique à but non lucratif. "Il est absurde que nos réserves en devises et notre compte ECA baissent au moment où nous vendons notre pétrole 30 dollars au-dessus du prix de référence" dénonce-t-il.

Pour M. Adeniran, qui félicite le gouverneur de la Banque centrale d’avoir tiré la sonnette d’alarme sur cette "fraude monumentale", le NNPC a eu tort de dépenser de l’argent qui ne lui était pas dû, quel que soit le montant au final. "Le NNPC est un foyer de corruption et d’inefficacité (…) Ils n’ont pas le pouvoir de dépenser ainsi de l’argent qui ne leur a pas été attribué".

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