Dossier pétrole : pactole en vue en Afrique de l’Est

Par Jeune Afrique

Site de prospection pétrolière au bord du lac Albert, au nord-ouest de Kampala (Ouganda). © Reuters

Depuis deux ans, on a trouvé plus d'hydrocarbures le long des côtes orientales africaines que dans n'importe quelle autre région du monde. Les exportations devraient bondir. Encore faut-il que les infrastructures suivent...

En matière d’énergie, l’Afrique de l’Est a longtemps été considérée comme le parent pauvre du continent. Jusqu’en 2011, ses réserves de pétrole étaient estimées à 6 milliards de barils, contre 60 milliards en Afrique de l’Ouest. Et d’après la Banque mondiale, les coûts élevés de l’énergie constituaient – après la mauvaise gouvernance – le principal frein à la dynamique économique de la région. Tout cela est en passe de changer. « L’Afrique de l’Est est devenue la dernière frontière des hydrocarbures », affirme Rolake Akinkugbe, directrice JA2758p110 infode la recherche pétrole et gaz chez Ecobank. Les découvertes d’immenses gisements se sont multipliées au point que, selon une étude publiée par le cabinet Deloitte, plus d’hydrocarbures ont été trouvés en Afrique de l’Est depuis deux ans que dans n’importe quelle autre région du monde.

Entre 2010 et 2012, l’américain Anadarko et l’italien Eni ont fait, au large des côtes mozambicaines, les plus importantes découvertes de gaz de la décennie : leur volume exploitable est déjà estimé à 100 milliards de pieds cubes, soit 18 milliards de barils équivalent pétrole (BEP). Début 2013, l’Institut d’études géologiques des États-Unis publiait un rapport faisant état de réserves de 72 milliards de BEP en Afrique de l’Est. La zone pourrait ainsi devenir l’une des plus grandes plateformes mondiales de production de gaz naturel liquéfié (GNL), notamment grâce à sa façade maritime idéalement exposée pour servir les marchés asiatiques. Selon Ecobank, l’Afrique de l’Est pourrait à terme fournir environ 300 millions de BEP de GNL par an à l’Asie.

Autosuffisance

Mais il n’y a pas que le gaz. On connaissait déjà l’ampleur des réserves de pétrole du Soudan ; il faut désormais compter avec l’Ouganda (lac Albert) et bientôt le Kenya (lac Turkana), où de nombreuses découvertes d’or noir ont éveillé l’espoir que la région atteigne enfin l’autosuffisance énergétique. L’Ouganda dispose de réserves évaluées à 2,5 milliards de barils, une quantité comparable à celle découverte au large du Ghana dans le champ Jubilee. Au Kenya, le britannique Tullow a annoncé des résultats d’exploration qui pourraient mettre le pays sur un pied d’égalité avec son voisin ougandais.

Dans le sillage de ces découvertes, de nombreuses sociétés, qu’il s’agisse de majors (Total, British Gas, Shell, ExxonMobil) ou de juniors (Afren, Heritage Oil, Maurel & Prom), se sont lancées dans l’exploration, de l’Éthiopie à l’Afrique du Sud en passant par Madagascar, où Exxon Mobil vient d’annoncer la reprise de son projet d’exploration. Total a obtenu un permis pour sonder le lac Tanganyika, en Tanzanie, tandis que BG Group s’active au large du Kenya. Les compagnies nationales comme le norvégien Statoil et le brésilien Petrobras tentent de faire jeu égal avec leurs homologues asiatiques. Les indiens ONGC et Oil India ont ainsi investi un montant cumulé de 3,8 milliards d’euros. Le chinois CNPC s’est quant à lui octroyé 20 % d’un champ détenu par Eni au Mozambique, pour 3,3 milliards d’euros.

L’excitation est telle que même la Somalie, malgré son instabilité chronique, est parvenue à attirer des sociétés pétrolières comme Africa Oil Corp, Genel Energy ou Ophir Energy. Mais après l’exploration, des défis de taille restent à relever.

Pipelines

Trouver des hydrocarbures est une chose. Les valoriser en est une autre. Comme l’explique Charles Thiémélé, fondateur de Damalex, une société de conseil spécialisée dans l’énergie, « l’exploration revient à quelques dizaines de millions de dollars, la construction de pipelines et de raffineries se chiffre en milliards, et pour un terminal de liquéfaction de GNL il faut compter en dizaines de milliards ». Duncan Clark, PDG de Global Pacific & Partners, une autre société de conseil spécialisée dans les hydrocarbures, se montre très prudent quant à la possibilité de profiter rapidement des ressources identifiées : « Au Mozambique comme en Tanzanie, les gisements de gaz se trouvent dans des zones reculées, et le manque d’infrastructures nécessitera de lourds investissements, d’importants flux de matériel, un niveau de compétences élevé – apporté notamment par les expatriés – et une bonne coordination entre opérateurs, administrations centrales, compagnies pétrolières nationales et autorités locales. Rien de tout cela ne sera facilement réalisable à court terme. » Les estimations les plus optimistes ne prévoient pas de toutes les façons une entrée en production avant 2018.

De nombreux projets sont à l’étude pour pallier le déficit d’infrastructures. En matière de logistique d’abord. L’ambitieux projet Lapsset (Lamu Port Southern Sudan-Ethiopia Transport), qui prévoit de relier Djouba, au Soudan du Sud, au port kényan de Lamu, inclut la construction d’un pipeline, d’une voie de chemin de fer, d’une autoroute ainsi que d’importants développements à Lamu, notamment une raffinerie d’une capacité de 120 000 barils par jour (b/j). Le tout pour un coût estimé à plus de 20 milliards d’euros, déjà partiellement couvert par les Japonais et les Chinois. Pékin finance également un pipeline de 532 km du sud-est de la Tanzanie jusqu’au port de Dar es-Salaam, pour 900 millions d’euros. Plusieurs autres projets sont à des degrés d’avancement divers.

Côté transformation, au Mozambique, Anadarko a notamment prévu deux usines de liquéfaction d’une capacité de 6,5 milliards de m3 par an, pour un coût évalué à 15 milliards d’euros. Enfin, l’Ouganda cherche des financements (près de 2 milliards d’euros) pour une raffinerie d’une capacité de 120 000 b/j dont les travaux doivent commencer en 2014.

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Reste l’épineux problème de la commercialisation des ressources. Les hydrocarbures peuvent être acheminés vers les consommateurs de deux manières : soit via les pipelines pour une consommation locale, soit via des raffineries ou des terminaux de liquéfaction pour l’exportation. Selon Charles Thiémélé, entre 70 % et 90 % des ressources découvertes seront exportées. « La consommation d’hydrocarbures en Afrique de l’Est augmentera de 40 % dans la prochaine décennie, il doit bien y avoir un moyen d’enrayer la dépendance aux importations », espère de son côté Rolake Akinkugbe. Et de rappeler que le Nigeria importe 70 % de ses besoins en hydrocarbures. « L’Afrique de l’Est peut apprendre des erreurs de ses voisins », juge l’analyste d’Ecobank.

Mais pour que les investisseurs privilégient les besoins régionaux, notamment pour l’alimentation de centrales à gaz, Anne-Sophie Corbeau, spécialiste du gaz à l’Agence internationale de l’énergie, prévient : « Il ne faut pas que les gouvernements imposent un prix de vente inférieur à celui obtenu en exportant. » L’Afrique du Sud constitue aussi un débouché naturel pour le gaz mozambicain, mais le pipeline prévu, long de 3 000 km, pourrait mettre longtemps à voir le jour. D’autant que les immenses réserves de charbon du pays pourraient l’inciter à privilégier les centrales thermiques pour son alimentation en électricité, malgré les avantages environnementaux du gaz.

Arsenal

En tant que nouveaux producteurs, les pays d’Afrique de l’Est doivent se doter d’un arsenal législatif approprié. « La mise en valeur de leur potentiel pétrolier ou gazier dépendra de l’adéquation de leur cadre juridique, estime Akinkugbe. Si les législations ne suivent pas le rythme du développement de l’industrie, il y aura inévitablement des erreurs. » Ainsi, en juillet, Davis Chirchir, le ministre kényan de l’Énergie, reconnaissait que l’industrie extractive était en avance sur la loi, la dernière mise à jour du code des hydrocarbures datant… de 1986. Une lacune qui va souvent de pair avec un problème de compétences locales, même si tous les pays ne sont pas au même niveau. Anne-Sophie Corbeau constate cependant que les États « ne veulent pas se lancer à l’aveuglette » et souligne que « le plan directeur du Mozambique pour le gaz naturel prévoit plusieurs volets, parmi lesquels une stratégie pour favoriser l’emploi ». La politique pourrait venir perturber le bon déroulement de l’exploitation, notamment au Mozambique, où les rebelles de la Renamo ont récemment rompu les accords de paix avec le gouvernement. De même, certains observateurs craignent que le projet de Lamu ne soit fortement retardé à cause de sa proximité avec la Somalie.

Une fois ces obstacles levés, il faudra encore utiliser au mieux la manne financière recueillie. Soit en créant des fonds souverains de manière à diversifier l’économie, en redéfinissant le rôle des compagnies nationales – sur le modèle de la Sonangol, qui, en Angola, joue un rôle important dans l’exploitation des gisements -, soit en essayant de définir des règles de local content à la manière du Nigeria. Là encore, l’Afrique de l’Est pourra s’inspirer des pays producteurs d’Afrique de l’Ouest – ou apprendre de leurs erreurs. Après des années de mauvaise gestion, nombre d’entre eux ont récemment créé un fonds souverain ou donné plus de prérogatives aux sociétés publiques.

L’Ouest doit-il s’inquiéter ?

« La compétition entre les deux zones a déjà commencé », affirme Rolake Akinkugbe, directrice de la recherche pétrole et gaz chez Ecobank.

Les nombreux projets en cours en Afrique de l’Est pourraient bien avoir une influence sur l’exploration en Afrique de l’Ouest, notamment dans le gaz. Un industriel du secteur affirme qu’il ne serait pas étonné que nombre de projets gaziers au large des côtes ouest-africaines soient abandonnés dans les prochaines années. Un mouvement qui irait de pair avec l’indépendance énergétique acquise par les États-Unis, clients naturels du gaz nigérian. À l’inverse, les pays d’Afrique de l’Est sont idéalement placés pour desservir les marchés asiatiques, où, selon les prévisions, l’augmentation de la demande devrait être la plus forte au monde. N.T.

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