Alaa Abdel Fattah et Mona Seif : la révolution égyptienne en héritage

Par Jeune Afrique

Alaa embrassant son fils, que lui tend sa soeur Mona, à sa sortie de prison le 25 décembre. © Filippo Monteforte/AFP/Getty Images

Chez les Seif, l'engagement politique est une affaire de famille. A l'image de leurs parents, militants égyptiens dans l'âme, Alaa et Mona se sont jetés à corps perdu dans le combat pour la liberté.

Lui s’appelle Alaa Abdel Fattah ; elle, Mona Seif. Entre le grand bonhomme de 30 ans à la barbe mal rasée et à l’air jovial, et la jeune fille brune de 25 ans, toujours souriante, qui ne lâche jamais son portable, il n’y a pas vraiment d’air de famille. Pourtant, comme leurs noms ne l’indiquent pas, ils sont frère et soeur. En janvier 2011, quand éclate la révolution égyptienne, Mona est au premier rang de la contestation. Alaa, lui, quitte l’Afrique du Sud, où il était installé depuis trois ans, pour rentrer en Égypte. Il arrive place Al-Tahrir le 2 février, alors que les partisans de Moubarak, montés sur des chevaux et des chameaux, chargent les manifestants.

Tous deux sont des célébrités parmi les jeunes activistes égyptiens. Alaa, développeur logiciel, a lancé le concept de « Tweet Nadwa », une conférence durant laquelle chacun des interlocuteurs s’exprime à tour de rôle pendant cent quarante secondes, tandis que le public réagit en instantané sur Twitter. Il est également à l’origine de l’initiative Notre Constitution, destinée à fixer les principes que les citoyens souhaitent voir inscrits dans leur loi fondamentale. Quant à Mona, elle a cofondé l’organisation Non au jugement des civils par les tribunaux militaires après avoir assisté à l’arrestation d’Amr el-Beheiri, un manifestant accusé d’être un casseur. « Il a été battu, arrêté, jugé en vitesse et condamné à cinq ans de prison, explique la chercheuse en cancérologie à l’université du Caire. Nous pensions que c’était un cas isolé, mais nous avons découvert que l’armée avait recours à ces jugements expéditifs depuis le 28 janvier 2011. »

Manipulations

L’engagement d’Alaa remonte à décembre 2004, quand il rejoint le mouvement de contestation Kefaya (« Ça suffit »). En 2006, il est arrêté lors d’une manifestation avant d’être relâché au bout de quarante-cinq jours sous la pression d’une campagne médiatique orchestrée par sa soeur et sa femme, Manal. S’ils s’expriment souvent dans les médias pour défendre la cause révolutionnaire, Mona et Alaa étaient jusque-là inconnus du grand public. Mais les choses ont changé. Car Alaa est accusé, avec vingt-sept autres manifestants, d’avoir fait dégénérer en affrontements sanglants la marche de protestation copte du 9 octobre dernier. Des témoins affirment l’avoir vu attaquer des soldats pour leur voler leurs armes en compagnie d’un autre révolutionnaire, Wael Abbas. Or ce dernier se trouvait à ce moment-là dans un vol pour Tunis afin d’assister à la 3e édition du Forum des blogueurs arabes.

Pour beaucoup, c’est le récit des heures passées à l’hôpital copte dans la soirée du 9 octobre qui vaut à Alaa d’être poursuivi. Dans son article, publié dans un grand quotidien, il accuse les militaires d’être responsables des 28 morts et des centaines de blessés. Le jeune homme est placé en garde à vue du 30 octobre au 25 décembre pour avoir refusé de répondre aux questions du procureur militaire. « Revivre après la révolution la même expérience que sous Moubarak, dans la même prison, avec les mêmes accusations douteuses, c’est sûr, c’est frustrant, déplore Alaa. Mais il fallait le faire pour ternir le prestige de la justice militaire. Et je savais que l’attention dont j’allais bénéficier allait me protéger. »

Justice expéditive

Depuis l’arrivée au pouvoir, en février 2011, du Conseil suprême des forces armées (CSFA), près de 12 000 civils ont été jugés par des tribunaux militaires. La procédure, expéditive, permet de juger l’accusé dans un laps de temps très court et de prononcer des sentences bien plus sévères qu’en cas de procès civil. Les jeunes de la place Al-Tahrir ont fait de l’interruption de ce type de jugements l’une de leurs priorités. En octobre dernier, le maréchal Hussein Tantaoui avait promis d’y mettre fin, promesse réitérée lors de son discours du 22 novembre. Mais les révolutionnaires exigent aussi que les jugements soient annulés et que les prévenus soient traduits devant la justice civile. Le 22 janvier, 1 959 détenus jugés par les militaires ont été relâchés. Parmi eux, le célèbre blogueur Maikel Nabil, qui avait entamé une grève de la faim en août. Il avait été condamné en avril à trois ans de prison pour avoir « insulté » les militaires dans un article intitulé « L’armée et le peuple n’ont jamais été main dans la main ».

Optimisme

L’engagement politique du jeune homme et de sa soeur est une affaire de famille. « Je suis né dans une maison où le téléphone était surveillé en permanence », explique Alaa dans un documentaire d’Olfa Gamal el-Din réalisé en 2007. Leur père, Ahmed Seif el-Islam Hammad, 60 ans, est en effet un célèbre avocat défenseur des droits de l’homme, arrêté, torturé et emprisonné par les services de renseignements pour son rôle au sein du mouvement socialiste. Leur mère, Leila Soueif, professeure de mathématiques à l’université du Caire, est une des figures du Mouvement du 9 mars, qui se bat pour l’indépendance des universités. « Mes parents n’ont jamais fait pression pour que nous suivions leur voie. Durant mon adolescence, je ne m’intéressais pas du tout à la politique, c’était ma manière de me rebeller contre l’autorité parentale, s’amuse Mona. Mais c’est notre destin, et je crois que nos parents sont fiers de nous. »

Après environ un an de transition politique, Alaa et Mona restent optimistes. « La seule chose qui pourrait me rendre pessimiste, déclare Mona, c’est de voir les gens recommencer à subir des atteintes à leurs droits sans rien dire. » « Le Conseil suprême des forces armées n’est plus aussi populaire, assène Alaa. Ceux qui continuent à le soutenir le font parce qu’ils se disent que l’on ne pourra pas se débarrasser de son emprise sur la vie politique. »

Chez les Seif, l’histoire se répète. Mona est née alors que son père était en prison. Le 6 décembre dernier, lorsque le premier fils d’Alaa a vu le jour, l’activiste était derrière les barreaux. Un seul prénom s’imposait : Khaled, en hommage à Khaled Saïd, un jeune blogueur d’Alexandrie torturé à mort en 2010 par la police.

Couverture

Exclusivité : - 30% sur votre édition digitale


Couverture

+ LE HORS-SERIE FINANCE OFFERT dans votre abonnement digital. Accédez à toute l'actualité africaine où que vous soyez !

Je m'abonne à Jeune Afrique