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Troisième mi-temps

par

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Inutile de prévoir un rendez-vous, fût-ce téléphonique, avec les chefs d’État concernés avant le 13 février, surtout si vous envisagiez de les entretenir entre 17 et 22 heures : ils sont tous invisibles et injoignables. Rivés devant leurs écrans plats, les yeux fixés sur cette formidable alternative à l’afropessimisme qu’est la Coupe d’Afrique des nations. La CAN, c’est d’abord un grand moment de confiance en soi, de fierté et de sociabilité. À l’heure où l’Union africaine offre le triste spectacle de ses divisions, c’est du côté de Libreville et de Malabo, où se déroule une compétition remarquablement organisée, qu’il convient de rechercher ce que le continent peut offrir de meilleur : le talent, le courage et la créativité.

Mais ne nous y trompons pas. Pour les dirigeants africains aussi, le football et ce climax qu’est la CAN représentent avant tout un marché politique, un marqueur identitaire et une arène de mobilisation sans pareil. En jeu : la construction de la nation, mais aussi la légitimation au raz du gazon de pouvoirs parfois en déficit d’image extérieure. Sur ce plan, Ali Bongo Ondimba et Teodoro Obiang Nguema peuvent d’ores et déjà être satisfaits. Non seulement la campagne médiatique qui a entouré la CAN 2012 mêlait efficacement sport, promotion des pays d’accueil, appel aux investisseurs et messages subliminaux à la gloire des deux présidents, mais les formations du Gabon et de la Guinée équatoriale [éliminés en quarts de finale, NDLR] avaient d’ores et déjà rempli leur contrat au soir du 31 janvier en passant le cap du premier tour. Pour le Nzalang Nacional en particulier, équipe transgénique constituée à 90 % de naturalisés et pointant au 151e rang mondial, cette qualification est un exploit qui efface tous les déboires d’un prix indécernable à l’Unesco.

Seul le verdict du terrain, bien sûr, décidera si la Côte d’Ivoire d’Alassane Ouattara pourra renouer avec son sacre de 1992, effaçant du même coup deux décennies politiquement, économiquement et sportivement perdues. La Coupe d’Afrique, d’Houphouët à ADO : on imagine déjà quel profit les conseillers en com’ de ce dernier pourraient ou auraient pu tirer de ce symbole. Idem pour la Tunisie postrévolutionnaire, huit ans après une consécration que le régime déchu avait exploitée jusqu’à la lie [la Tunisie a finalement été éliminée par le Ghana le 5 février, NDLR], ou pour le Mali, tenté de voir dans les performances de ses Aigles un antidote à ses troubles internes. On peut leur faire confiance : pas plus qu’à Jacob Zuma lors de la Coupe du monde de 2010, le potentiel politique du football n’échappe à aucun de nos chefs.

Attention, pourtant. Cette ressource facilement mobilisable est aussi une arme à double tranchant. Parce que la frontière qui sépare l’enthousiasme fédérateur des supporteurs de l’exaltation nationaliste, voire de la violence, comme le démontre la tragédie de Port-Saïd, est étroite. Et parce qu’une élimination suffit parfois à transformer la ferveur en déprime, voire en fureur. La défaite dès le premier tour du Syli guinéen a ainsi privé Alpha Condé d’un moment propice de réconciliation nationale. Celle du Sénégal, présenté comme l’un des favoris de la compétition, est pire. Un triomphe des Lions de la Teranga à deux semaines du scrutin présidentiel aurait incontestablement profité à Abdoulaye Wade. Leur déroute au soir du 29 janvier a sans doute donné aux jeunes révoltés de la place de l’Obélisque un supplément de rage. Quand le ballon devient boulet, la troisième mi-temps n’a rien de réjouissant.

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