France : Marine Le Pen, de Jeanne d’Arc à Karl Marx

Marine Le Pen dans son QG de campagne, boulevard Malesherbes, à Paris. © Vincent Fournier/J.A.

Rompant avec le national-libéralisme de son père, Marine Le Pen amorce en matière économique un virage risqué pour le Front national : antimondialiste, protectionniste, ouvriériste et parfois presque gauchiste.

C’est le programme économique du Front national (FN) qui exprime le mieux les mutations que Marine Le Pen a provoquées au sein du parti d’extrême droite et ses ruptures avec Jean-Marie, son père. Car il ne suffisait pas de rentrer les griffes et d’éviter les dérapages verbaux pour rassurer la classe moyenne, que la patronne du FN ambitionne de rallier à sa candidature à la présidentielle. Encore fallait-il fournir un gage de sérieux économique sans renier le nationalisme primitif du père fondateur.

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Le « plan de désendettement pour la France » présenté à la presse le 13 janvier par Marine Le Pen et son livre Pour que vive la France, publié le 31 janvier, précisent cette stratégie.

La dénonciation de la mondialisation est la clé de voûte de son discours. Elle ne cesse de répéter que le « projet mondialiste » à l’oeuvre a pour but de détruire les identités, les cultures et les nations pour imposer un ultralibéralisme et un libre-échange destinés à « façonner un nouvel homme, sorte d’"Homo mondialisus" vivant hors sol, sans identité autre que celle du consommateur global ». On retrouve dans ce discours paranoïaque les vieilles haines à peine modernisées du siècle dernier contre les « apatrides » et les pseudo-élites occultes.

Sortir de l’euro

La riposte du Front à ce sombre complot, c’est le repli sur le donjon national. « La sortie de l’euro est le passage obligé pour revenir sur la loi de 1973 qui a donné un monopole aux marchés financiers », annonce la candidate à l’Élysée. Pour elle, le retour au franc coûterait seulement une dévaluation de 9,4 % et un renchérissement de 107 milliards d’euros de la dette publique due aux créanciers étrangers sur sept ans. Les produits français redeviendraient compétitifs et les importations décéléreraient inévitablement, ce qui vaudrait d’autant plus d’emplois aux Français que l’immigration serait tarie au point de permettre des économies de 40 milliards d’euros (clandestins, suppression du regroupement familial, fin des allocations chômage, expulsion systématique et suppression de l’aide aux pays qui ne coopéreraient pas à la maîtrise des flux migratoires).

Une façon de promettre le beurre et l’argent du beurre. Si l’on en croit les experts de l’Institut Montaigne, 1 million d’emplois seraient détruits par le retour au franc, parce que les entreprises dont les dettes sont libellées en euros deviendraient difficilement solvables. Les matières premières et le pétrole deviendraient quant à eux hors de prix, car la dévaluation réelle du franc par rapport à l’euro avoisinerait 20 %.

Pas de problème, répond Marine, qui fait confiance au fossé douanier qu’elle entend creuser autour de sa forteresse. Une taxe de 3 % sur les importations permettrait d’augmenter de 200 euros net les salaires inférieurs à 1,4 fois le smic, soit 1 500 euros par mois, en exonérant du même montant leurs cotisations sociales. Sauf que l’Institut de l’entreprise a calculé que ces 200 euros de mieux coûteraient 20 milliards d’euros et que, pour les financer, la taxe à l’importation ne devrait pas être de 3 %, mais de 3,8 %. Sauf que l’Union européenne mettrait la France au ban des Vingt-Sept, et qu’Airbus et Renault crèveraient de ce micmac qui dégraderait leur compétitivité en compliquant et en renchérissant la circulation de leurs pièces venues de toute l’Europe.

Mesures "suicidaires"

Jusque-là, tel père, telle fille. Ces mesures, qualifiées de « suicidaires » par un économiste pourtant eurosceptique comme Christian Saint-Étienne, appartiennent à la panoplie du nationalisme économique que brandit le FN à chaque élection. Leur nouveauté tient au chiffrage de leurs coûts et de leurs bénéfices, qui, même fantaisistes, impressionnent le profane.

Elle n’hésite plus à courtiser les ouvriers cégétistes, excédés par les délocalisations et les bas salaires.

Mais Marine a décidé d’aller plus loin que Jean-Marie. Le père était national-libéral et frayait sans vergogne avec le grand capital qu’il dénonçait. La fille, elle, met le cap sur le national-socialisme et n’hésite pas à citer Marx, Pierre Mendès France ou le très gauchiste Manifeste d’économistes atterrés. Outre les classes moyennes, elle entend en effet séduire l’ouvrier CGT, qui en a assez des délocalisations et des bas salaires et ne croit plus aux promesses des grands partis.

Trois mesures phares concrétisent ce virage ouvriériste de la candidate, qui calque désormais son discours sur celui de Jean-Luc Mélenchon (Parti de gauche), allant jusqu’à reprendre certaines de ses expressions contre la finance ou en faveur des « invisibles » de la France d’en bas.

La première mesure serait un retour à la retraite à 60 ans à taux plein après quarante ans de cotisations. Pour ce qui concerne son financement, Marine Le Pen suggère d’élargir l’assiette des cotisations au revenu du capital. Cette surenchère par rapport à la gauche de la gauche a fait sursauter le père de la candidate, qui défendait la retraite à 65 ans lors de la présidentielle de 2007. Il s’est promis d’avoir une discussion avec elle sur la question.

Promesses mirifiques

La seconde mesure a été piquée au gaullisme de gauche. Il s’agirait de réserver aux salariés 10 % du capital de toutes les entreprises sous forme d’une propriété collective qui leur assurerait des dividendes quel que soit leur statut.

La troisième mesure est destinée à réindustrialiser la France. Elle prendrait la forme d’une contribution imposée aux cinquante plus grands groupes cotés en Bourse, qui devraient prêter pour cinq ans 15 % de leurs résultats nets afin d’alimenter un « fonds d’investissement stratégique ». Pas sûr que lesdits groupes resteraient dans l’Hexagone après une telle saignée !

Est-ce que ces mirifiques promesses séduisent les électeurs ? Un sondage de l’institut BVA publié le 1er février par RTL et postérieur à la publication du programme du Front national enregistre un tassement des intentions de vote en faveur de Marine Le Pen, qui passent de 18 % à 15 %.

Un autre sondage TNS Sofres diffusé sur Canal+ le 29 janvier classait celle-ci, derrière François Bayrou, au quatrième rang des personnalités politiques qui proposent les solutions les plus efficaces pour lutter contre le chômage, principal souci des Français : 8 % de réponses favorables. Tout ça pour ça ?