France : Claude Guéant, ou comment sauver le soldat Sarkozy

Claude Guéant à l'Assemblée nationale, le 8 février. © Pierre Verdy/AFP

Depuis plusieurs mois, le ministre de l'Intérieur français Claude Guéant multiplie les déclarations polémiques. Un rôle à l'opposé du tempérament de ce commis de l'État, discret et pétri de culture républicaine... mais prêt à tout pour sauver le soldat Sarkozy.

Impassible et discret sous ses airs de cardinal, Claude Guéant, 67 ans, est un chasseur émérite. Minutieux, appliqué, il repère ses proies, calcule son coup et sait faire preuve de patience, attendant le moment opportun pour appuyer sur la détente et laisser se répandre la poudre de la polémique. Au Front national, on a beau le traiter de braconnier, Guéant n’en a cure. Il est en service commandé. Sa mission : ramener dans le giron de l’UMP les électeurs les plus à droite, qui pourraient être tentés de voter pour Marine Le Pen lors de la présidentielle d’avril-mai.

Depuis qu’il a été nommé au ministère de l’Intérieur il y a tout juste un an, celui que le quotidien Libération a appelé « la voix de Le Pen » multiplie provocations et appels du pied en direction de la droite dure. Ses derniers propos polémiques remontent au 4 février. S’exprimant devant des étudiants membres de l’UNI, un syndicat de droite, le ministre déclare : « Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. » Et de citer à l’appui de ses dires les prières de rue et le port du voile, visant explicitement l’islam… La réunion n’est pas ouverte aux médias, mais Guéant, qui n’est pas un béotien, n’ignore pas que cette « petite phrase » sera très vite rendue publique. La gauche s’indigne, le Front national se gausse… La polémique enfle et s’invite jusque dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, que la majorité, Premier ministre en tête, quitte avec fracas le 7 février après l’intervention du député Serge Letchimy. Le président Sarkozy, lui, soutient son ministre et parle de propos de « bon sens ».

Calme, le sourire goguenard, Guéant assume. Il n’en est pas à son coup d’essai. Avant cela, n’avait-il pas affirmé que « les Français, à force d’immigration incontrôlée, ont parfois le sentiment de ne plus être chez eux » ? À propos de l’intervention de l’Otan en Libye, ne s’est-il pas réjoui que le président Sarkozy lance cette « croisade », tout en sachant pertinemment combien ce terme est sulfureux ? En avril 2011, il souligne que « l’accroissement du nombre de fidèles musulmans pose problème » : nouveau scandale. Il ne s’est excusé qu’une seule fois, après un dérapage sur « l’immigration comorienne », selon lui « la cause de beaucoup de violences, notamment à Marseille ».

Guéant, un raciste au ministère de l’Intérieur ?

On pourrait s’arrêter là et être tentés, comme beaucoup, d’en tirer des conclusions hâtives, voire de tomber dans la caricature. Guéant, un raciste au ministère de l’Intérieur ? Un xénophobe patenté, un islamophobe assumé ? Trop facile, disent tous ceux qui ont fréquenté cet ancien préfet pétri de culture républicaine. Né en 1945 à Vimy, dans le Nord, Claude Guéant est aussi un homme d’ordre. En 1968, il fait son service militaire pendant que la jeunesse étudiante lance des pavés. Un an plus tard, il intègre l’École nationale d’administration (ENA). Il en sort dix-septième et, après avoir hésité entre la diplomatie, le Trésor et la préfectorale, opte pour cette dernière.

En 1977, il devient conseiller à la sécurité de Christian Bonnet, alors ministre de l’Intérieur de Valéry Giscard d’Estaing. En 1981, il est secrétaire général de la préfecture de l’Hérault, puis des Hauts-de-Seine, avant d’être nommé préfet des Hautes-Alpes en 1991. Charles Pasqua le repère et lui propose de devenir son directeur de cabinet adjoint à l’Intérieur. Auprès du ministre corse, dont la faconde méridionale tranche avec sa légendaire discrétion, le sphinx du Nord se révèle efficace et travailleur. En 1994, il devient directeur général de la police nationale. Pasqua lui a présenté Nicolas Sarkozy. À partir de 2002, les deux hommes ne se quitteront plus.

Directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur, il suit Sarkozy à Bercy, au ministère du Budget, avant de revenir Place Beauvau. En 2007, il est le directeur de campagne du candidat UMP. Nommé secrétaire général de l’Élysée en mai, il voit son pouvoir et son influence grandir. Véritable « vice-président » ou « Premier ministre bis », il marginalise un François Fillon réduit au rang de « collaborateur ». « Voyez ça avec Claude », répète le chef de l’État à ses interlocuteurs. Car c’est « Claude » qui est chargé de déminer l’affaire Clearstream, Claude qui s’occupe des dossiers de l’armement et du nucléaire, Claude encore qui a pris la tête d’une véritable diplomatie parallèle, sillonnant les capitales de la Françafrique et les pays du Golfe. La comparaison avec Jacques Foccart, qu’a d’ailleurs osée l’ancien ambassadeur Jean-Christophe Rufin, devient de plus en plus évidente.

Le "porte-flingue" de Sarkozy

Avare de confidences, Guéant ne s’épanche ni sur ses goûts ni sur sa vie privée. Tout au plus sait-on qu’il aime Mozart, Camus et les peintres impressionnistes. Raide, peu enclin à la fantaisie, il incarne, parfois jusqu’à la caricature, la figure du commis de l’État entièrement dévoué à l’intérêt général et toujours prêt à appliquer les ordres. Au risque de se faire traiter de porte-flingue ou d’homme des basses oeuvres de Sarkozy…

La relation qui lie ces deux hommes au tempérament diamétralement opposé fascine les observateurs. L’un est agité, impulsif ; l’autre est mesuré, réfléchi. Dans une interview à l’hebdomadaire Le Point, Sarkozy précisera : « Claude m’accepte tel que je suis alors que nous sommes très différents. On parle tous les jours ensemble, on évolue ensemble, on prend des virages ensemble. C’est un ami, pas un gourou. Guéant met en musique ma politique. Je perce le trou, il taille le tunnel. » En un mot, il se salit les mains.

En devenant ministre de l’Intérieur, l’éternel homme de l’ombre entre dans l’arène politique, avec son lot d’exposition médiatique et de controverses. Et semble étonnamment à l’aise. « Après avoir été un grand préfet, Claude est un grand ministre », aurait confié Sarkozy. Il remet aujourd’hui au centre du débat les thèmes qui, depuis 2002, dominent, voire polluent toute campagne présidentielle : la sécurité et l’immigration. Guéant, qui se moque de sa popularité et de son image, endosse sans états d’âme ces sujets sensibles, au coeur du clivage droite-gauche. Et s’il jure que « les thèses de Marine Le Pen ne sont pas du tout » les siennes, il ne recule devant aucun excès de langage. Au risque d’assombrir cet esprit républicain qu’il a toujours voulu incarner.