Fermer

Tunisie : inch Allah

par

Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

Suivre cet auteur

Une révolution ne se juge qu’une fois achevée, mais son cours est soumis à l’examen permanent. Malgré la volonté développée dans ces colonnes de ne pas céder au pessimisme ambiant, lié en grande partie au « saut dans l’inconnu » effectué par les Tunisiens, il y a désormais lieu de s’inquiéter. En tout cas de se poser les bonnes questions. Car la Tunisie émet chaque jour des signaux alarmants.

Si l’islamisme sorti des urnes laissait envisager un avenir incertain, sa percée était, après tout, naturelle : quand tout est nébuleux, la lumière vient de ce qui rassure et rassemble. En l’occurrence la religion, premier pilier de cette identité collective tunisienne, mais aussi maghrébine et arabe. Seulement voilà, quatre mois après les élections et quelques semaines seulement après la mise en place du gouvernement, l’hiatus entre les engagements pris par Ennahdha lors de la campagne et ses actes (ou omissions) ne cesse de se creuser. Affaires Nessma et Manouba, agressions physiques de journalistes ou d’artistes, démonstrations de force lors de manifestations d’où fusent des slogans qui font froid dans le dos, microémirats de non-droit où des milices salafistes font régner la terreur plus que l’ordre, déclarations hallucinantes de membres d’Ennahdha menaçant d’« écarteler » des grévistes qualifiés d’« apostats », volonté d’instaurer un ordre moral draconien basé sur une charia à géométrie variable qui sanctionne ceux qui publient des photos sexy, tente de censurer internet et d’interdire l’accès aux sites pornographiques, mais ne pipe mot quand des fous d’Allah prescrivent l’excision ou promettent l’enfer aux femmes non voilées… Les islamistes laissent, par calcul ou par faiblesse, leur aile dure, incarnée par les salafistes et les wahhabites, se comporter comme bon lui semble, sans jamais tenter de la recadrer ou de condamner ses dérapages. Et donnent l’impression de tester quotidiennement les limites de la société tunisienne.

Ce maelstrom est, à vrai dire, le fruit d’une gouvernance improvisée qui s’évertue à effacer cinquante ans de sécularisation. Et révèle au grand jour un problème majeur : si Ennahdha était la formation politique la plus apte à recueillir les fruits de la révolution et à accéder au pouvoir, elle n’était, en revanche, pas prête à gouverner. Inexpérience, projet de société obscur, stratégie économique et de développement sans ligne directrice, réflexion et moyens limités, ressources humaines et « cerveaux » bien moins nombreux qu’annoncé, dissensions internes… La Tunisie, tirée à hue et à dia, ne peut plus se permettre de naviguer à vue et de ne pas répondre aux urgences économiques et sociales dans un contexte aussi délétère, nourri par un discours religieux qui se radicalise. Saura-t-elle retrouver ses esprits et le cours d’une révolution dont les fondements n’avaient rien à voir avec Dieu ? Inch Allah…

Déjà 150 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici