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Le patient algérien

par

Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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« L’Algérie n’existe pas ? Nous allons l’inventer », disait l’un de ses responsables à l’aube de l’indépendance. Alors que le pays célèbre cette année, sans tambour ni trompette, le cinquantième anniversaire de sa libération, trop rares sont les Algériens qui s’interrogent réellement sur cette nation « inventée ». Les ouvrages ou les publications sur la guerre d’Algérie font actuellement florès. Il ne se passe pas une semaine sans qu’une maison d’édition ou un magazine d’informations publient les travaux d’auteurs, d’historiens, d’essayistes ou de journalistes. La plupart sont français… Mais rien, ou presque, sur ce qu’est devenue aujourd’hui l’Algérie, a fortiori par des auteurs algériens. À l’exception, notable, de l’excellent essai d’Abderrahmane Hadj Nacer, ancien gouverneur de la Banque centrale, La Martingale algérienne*, dont je vous recommande la lecture, passionnante et éclairante. Un portrait sans fard de cette Algérie méconnue, un diagnostic précis, documenté et complet des maux – véritables fers aux pieds – qui l’empêchent d’avancer. Et donc, en creux, ce qu’il convient de faire pour réveiller ce géant endormi du Maghreb…

Le passé, même douloureux, n’explique pas tout, mais il est un refuge bien commode pour la génération toujours au pouvoir à Alger. Cette génération, celle de l’indépendance, a sacrifié les suivantes sur l’autel de l’Histoire, de ses rêves égarés, de la gloire oubliée des années 1970, quand Alger suscitait admiration, respect mais aussi crainte. Aujourd’hui, elle arrive au bout de son chemin. Ensuite ? Mystère… Le monde évolue à grande vitesse et, depuis 2011, les Arabes avec. L’Algérie, elle, demeure recroquevillée, comme résignée. Elle donne l’impression d’attendre, inlassablement, sans savoir exactement quoi, d’ailleurs. Peut-être que Dieu ou qu’un homme providentiel décrète le changement… Ce peuple rebelle, réputé colérique, qui n’a jamais, en deux mille ans d’histoire, accepté de se soumettre aux envahisseurs, quels qu’ils soient, fait désormais preuve d’une infinie patience. Marqués par les épreuves, dont l’horreur de la décennie noire, trimballés de promesses en gâchis, de coups d’éclat en occasions manquées, les Algériens éprouvent toutes les peines du monde à faire sauter les nombreux carcans – politiques, culturels et sociaux – qui les contraignent à l’inertie.

Impéritie des élites, multiples clivages (hommes-femmes, jeunes-vieux, Arabes-Berbères, bande côtière-intérieur du pays, etc.), système bloqué, jeunesse sans repères et marginalisée, faiblesse du débat public ou intellectuel, potentiel économique bridé, avenir incertain… L’Algérie dont rêvent ses « enfants » est aux antipodes de ce sombre portrait, un rien caricatural j’en conviens. Mais elle reste, cinquante ans après, toujours à inventer…

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La Martingale algérienne, réflexions sur une crise, d’Abderrahmane Hadj Nacer, aux éditions Barzakh (Alger).

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