Cameroun : Yaoundé peine à faire cesser le massacre des éléphants

Plus de 400 bêtes auraient été abbatues en quelques semaines au Cameroun. © AFP

Depuis la mi-janvier, les éléphants du parc de Boubandjida sont tués par dizaines par des braconniers venus de l'est du Cameroun. Sans que les soldats d'élite déployés sur place puissent empêcher le massacre.

Les informations, le ministère camerounais de la Défense les distille au compte-gouttes. « Ils se répartissent en plusieurs groupes comptant chacun une dizaine d’individus. Ils communiquent entre eux en arabe, et certains ont la peau claire. » Eux, ce sont les braconniers qui, depuis la mi-janvier, massacrent par dizaines les éléphants du nord du Cameroun. Le sujet est sensible, et les autorités se refusent à spéculer sur la nationalité des mystérieux cavaliers qui se sont introduits dans le parc national de Boubandjida. On estime toutefois qu’ils seraient une cinquantaine et, au vu des indices recueillis, il est probable qu’ils soient soudanais ou tchadiens.

Éléphants, éléphanteaux… Seul compte l’ivoire, et les braconniers ne font pas de distinction. Ils chassent les pachydermes au fusil d’assaut – de préférence au kalachnikov ou au FAL, une arme de fabrication belge – et prélèvent les défenses à la machette sur des animaux souvent encore vivants. Les évaluations varient mais, selon la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites), plus de 450 bêtes auraient été abattues en quelques semaines. Les braconnages dans cette région ne sont pas nouveaux, mais, cette année, l’ampleur du massacre est telle qu’elle a ému la communauté internationale, écornant au passage l’image du Cameroun et menaçant l’activité touristique. Elle a surtout mis en évidence les failles du dispositif de sécurité transfrontalière.

Yaoundé, tout d’abord, a tardé à réagir. C’est le 29 février, à l’issue d’une réunion de crise qui s’est tenue à Garoua, la grande ville du nord du Cameroun, que les autorités militaires ont promis de « nettoyer » le parc de ses assaillants en « trois à quatre jours ». Raté. Le 2 mars, plus de 100 soldats du bataillon d’intervention rapide (BIR), bien entraînés et habitués à combattre les coupeurs de route, ont certes été déployés dans ce sanctuaire de la biodiversité, mais l’opération de ratissage s’est révélée plus compliquée que prévu. Premier obstacle : il n’y a pas de routes dans les zones de chasse, et les militaires doivent se déplacer à pied. Avantage donc aux braconniers, qui ont des chevaux et des chameaux. L’appui d’un hélicoptère a permis d’engranger quelques succès. Un braconnier a été tué dans les combats, tandis que de l’ivoire et des munitions ont été saisis, mais deux soldats d’élite ont également perdu la vie.

Grand banditisme

La deuxième difficulté tient à l’étendue de cette réserve : 220 000 ha, 570 000 si l’on inclut sa périphérie immédiate. C’est le plus grand parc du Cameroun – le plus isolé aussi, et le plus difficile à sécuriser. Impossible de contrôler efficacement la frontière avec le Tchad (c’est par là que seraient entrés les braconniers) et, a fortiori, la zone inhabitée qui jouxte le nord du Boubandjida, une bande de territoire qui s’étend sur près de 200 km de long et sur une cinquantaine de kilomètres de large.

Pour ne rien arranger, depuis qu’en décembre N’Djamena a exclu des forces armées près de 20 000 hommes, le Cameroun craint une résurgence du grand banditisme. Il n’exclut pas non plus une possible implication des hommes fidèles au rebelle tchadien Abdelkader Baba Laddé. Présents dans le centre de la Centrafrique depuis 2008, ils en ont récemment été chassés par une opération menée conjointement par les militaires tchadiens et centrafricains. Mais à Yaoundé, l’hypothèse la plus fréquemment évoquée attribue les massacres aux milices Djandjawid, venues du Soudan pour les besoins de financement des conflits intersoudanais.

Que dit la loi ?

Depuis 1994, toute personne trouvée en possession de tout ou partie d’un animal protégé, vivant ou mort, est passible d’une peine de un à trois ans de prison ferme et d’une amende de 3 à 10 millions de F CFA. Toutefois, la transformation de l’ivoire dans l’artisanat local et la détention d’objets en ivoire travaillé à des fins commerciales sont possibles et subordonnées à l’obtention d’un permis délivré par le ministère des Forêts et de la Faune. Cette autorisation ne peut être délivrée que sur présentation d’un document justifiant de l’origine légale de l’ivoire. Dans ce cas, il doit provenir d’abattages encadrés par l’État dans des « circonstances exceptionnelles », notamment lorsque des éléphants, présents en trop grand nombre, présentent un danger pour l’homme. G.D.

En attendant d’établir les responsabilités, des experts se sont rendus sur place pour constater les dégâts. Le constat est accablant. Selon l’ONG World Wildlife Fund (WWF), « l’avenir de l’éléphant de savane en Afrique centrale se joue aujourd’hui dans le nord du Cameroun. En effet, cette zone compte près de 95 % de la population d’éléphants du pays ».

La riposte camerounaise est tout de même parvenue à réduire l’intensité du carnage dans ce qui était, avant d’être transformé en réserve, en 1960, le territoire de chasse du lamido de Rey Bouba, puissant chef traditionnel peul du département du Mayo-Rey. Mais comment empêcher que les braconniers ne reviennent à la saison sèche l’année prochaine ? À Pékin ou à Tokyo, la demande ne faiblit pas et, en dépit de l’interdiction du commerce de l’ivoire, décidée en 1989, les filières illégales prospèrent. Elles partent généralement du Cameroun, de la Centrafrique ou de la RDC, où les éléphants sont abattus. Les défenses prennent ensuite la route du hub sous-régional qu’est Khartoum, au Soudan. De là, direction la Chine, premier importateur mondial d’ivoire, ou le Japon – le kilo s’y négocie entre 750 et 850 dollars au marché noir. En signe de bonne volonté, Pékin a accepté de fermer quelques ateliers de sculpture de l’ivoire. Mais cela a très peu de chances de changer quoi que ce soit pour les éléphants camerounais. 

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