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Cet article est issu du dossier «Guinée : Alpha Condé à l'épreuve»

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Guinée : du pillage à la rigueur

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Alain Faujas est spécialisé en macro-économie (mondiale et tous pays) ainsi qu'en politique intérieure française.

Routes en déshérence, électricité rare, téléphone erratique : l’état pitoyable de la Guinée effraie tous ses visiteurs. C’est en effet à un pillage en règle de leur propre pays que les militaires au pouvoir se sont livrés en 2009 et 2010. « Ils ont détruit tous les mécanismes normaux de gouvernance », se lamente un banquier.

Au cours de ces deux années terribles, les dépenses militaires ont triplé pour atteindre 10 % du PIB, les effectifs de fonctionnaires sont passés de 56 000 en 2006 à 93 344 en janvier 2011, leurs salaires représentant aujourd’hui 40 % des recettes de l’État. Les marchés publics ont plongé dans une opacité totale et donné lieu à des accords de gré à gré, dont les contreparties financières n’ont pas du tout pris le chemin des caisses de l’État. Les experts du Fonds monétaire international (FMI) estiment que ces contrats bradés ont représenté l’équivalent de 40 % du PIB.

Lors de l’accession d’Alpha Condé à la présidence, fin 2010, la Guinée présentait tous les symptômes d’une économie postconflit : croissance en berne, inflation galopante, réserves en devises réduites à un mois d’importations, dévaluation de 25 % du franc guinéen au cours de la seule année 2010, taux de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté passant à 58 % (contre 54 % en 2007), dette extérieure de 3,2 milliards de dollars (2,4 milliards d’euros) qualifiée « d’insoutenable » (69 % du PIB) par le FMI, arriérés de paiements de 376 millions de dollars.

Sous la houlette du président Condé et de son ministre des Finances, Kerfalla Yansané, deux hommes dont tous les experts louent le sérieux et l’intégrité, le gouvernement s’est attelé à la reconstruction du budget de l’État et de l’économie pour assurer à la population un début d’amélioration de ses conditions de vie.

Les recrutements ont été stoppés dans la fonction publique (hors éducation, santé et justice). La production d’électricité permet d’approvisionner Conakry six heures par jour, contre deux il y a six mois, selon les quartiers. Pour lutter contre l’inflation, qui rend inabordables les produits de première nécessité, une politique monétaire rigoureuse a été mise en place. Et afin de limiter les hausses de prix indues, le gouvernement s’est opposé aux monopoles dans le commerce de gros et de détail.

Son action a aussi porté sur les recettes. Les renégociations des contrats du terminal à conteneurs du port de Conakry et de la téléphonie mobile lui ont valu des rentrées supplémentaires. Le plus bel exemple de la nouvelle moralisation des moeurs politiques guinéennes a été donné par le géant minier Rio Tinto, qui, en mai 2011, a accepté de payer – et sans barguigner – 700 millions de dollars pour obtenir la concession du gisement de fer de Simandou avec son compère chinois Chinalco. Le plus remarquable de l’affaire est que l’État a demandé au FMI et à la Banque mondiale de l’aider à gérer cette manne, puisqu’une telle somme ne pouvait être injectée rapidement dans une économie fragile sans y provoquer des dégâts tels que corruption, inflation, gaspillage… « Il y a deux ans, nous n’aurions même pas entendu parler de cet accord avec Rio Tinto, se félicite un observateur étranger. C’est un progrès considérable. »

La reprise en main commence à payer. En 2011, la croissance est remontée à 3,6 %, l’État a cessé de recourir à des emprunts bancaires pour boucler ses comptes, l’inflation est revenue aux alentours de 19 %. Le FMI a décidé, le 24 février, que ces efforts allaient dans le bon sens, et son conseil d’administration a validé un plan triennal de 198,9 millions de dollars, avec paiement immédiat de 28 millions de dollars.

Les objectifs assignés à la Guinée sont modestes mais ambitieux, puisque tout est à mener de front : une croissance annuelle de 4 % ou 5 %, une inflation à un seul chiffre, des réserves correspondant à deux mois et demi d’importations, puis à cinq mois et demi. On commence à faire de vrais plans pour tirer parti du potentiel hydroélectrique. Le projet d’exporter des produits agricoles vers 2015 n’est pas hors de portée.

De l’avis général, les obstacles qui pourraient contrarier le cours de cette convalescence sont politiques et sociaux. Les militaires qui ont pris de vilaines habitudes de prédation resteront-ils dans leurs casernes ? La population sera-t-elle assez patiente pour attendre les fruits d’un développement dont elle a été privée depuis soixante ans ? 

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