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Hervé-Emmanuel Nkom : « Nous sommes des sentinelles et devons rester en éveil »

Le banquier camerounais milite pour une Franc-maçonnerie universelle. © Nicolas Eyidi pour J.A

Haut gradé du Grand Orient, le banquier camerounais Hervé-Emmanuel Nkom a été initié il y a trente ans.

Jeune Afrique : Y a-t-il une obédience plus présente qu’une autre en Afrique francophone ?

Hervé-Emmanuel Nkom : Les obédiences se sont installées en Afrique francophone à la faveur de l’arrivée de l’administration coloniale.

Au XIXe siècle, le Grand Orient (GO) a été l’obédience fondatrice, suivie par la Grande Loge de France (GLDF). Le GO a soutenu l’implantation des grandes loges nationales, comme la Grande Loge nationale unie du Cameroun (Gluc).

Mais le prosélytisme de la Grande Loge nationale française (GLNF), ces vingt dernières années, lui a permis de s’implanter fortement en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, particulièrement au Congo-Brazzaville, au Gabon et en Côte d’Ivoire. Elle recrute massivement dans les palais africains. Le Droit humain, obédience mixte, est également en phase d’expansion.

L’intérêt des Africains pour le spirituel a-t-il favorisé l’essor de la franc-maçonnerie ?

La franc-maçonnerie doit rester universelle, sans distinction de race, de couleur ou d’origine. On ne doit pas y incorporer des pratiques religieuses ou traditionnelles, comme le vaudou ou le bwiti. Historiquement, des maçons comme Blaise Diagne [le premier Noir élu à la Chambre des députés en France, NDLR] s’en sont servis comme moyen de lutte contre la colonisation et l’illettrisme des populations. Après leur formation universitaire, les Africains trouvent également dans la franc-maçonnerie le moyen de s’imprégner d’un mode de vie laïque. Cela leur permet de s’ouvrir sur l’égalité, la parité, la démocratie ou la justice sociale.

Certains présidents sont devenus maîtres en deux ou trois jours. Il y a des règles à respecter.

D’autres considèrent que la maçonnerie peut aider à obtenir une promotion ou à accélérer une carrière, mais c’est un dévoiement.

Au sommet de la pyramide, certains présidents africains pilotent cette « franc-maçonnerie de palais »…

L’appartenance d’un président, d’un ministre ou d’un responsable de la police pose la question du conflit d’intérêts. Il ne faut pas que votre frère français vous initie en contrepartie de votre docilité.

Un maçon est une sentinelle : il doit rester en éveil et ne peut fermer les yeux sur les atteintes aux droits de l’homme et à la démocratie. Et encore moins les perpétuer. Les dérives arrivent lorsque l’on ne respecte pas les règles du temple. Certains présidents africains sont devenus grands maîtres en deux ou trois jours, alors qu’il faut normalement plusieurs années d’apprentissage. La GLNF, par exemple, est très laxiste quand elle recrute et ne veille pas au respect de ses propres règles.

Les maçons jouent-ils un rôle dans la résolution des crises ?

La franc-maçonnerie a contenu la folie de certains dirigeants. Elle a dispensé le Bénin d’une guerre civile et accéléré la mise en place du processus démocratique au début des années 1990. Au Congo-Brazzaville, elle a permis d’éviter une guerre beaucoup plus longue et encore plus meurtrière. Lors de la présidentielle de 2000 au Sénégal, les maçons de toutes obédiences ont favorisé la transition démocratique, et, cette année encore, en dépit des divisions entre conservateurs et partisans du changement, ils ont insisté pour que la vérité des urnes soit respectée. Reste la Côte d’Ivoire, une terre d’élection de la maçonnerie où elle n’est pas parvenue à enrayer la crise.

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Propos recueillis par Pascal Airault.

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