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La leçon de Riace

par

Ancien journaliste à Jeune Afrique, spécialiste de la République démocratique du Congo, de l'Afrique centrale et de l'Histoire africaine, Tshitenge Lubabu écrit régulièrement des Post-scriptum depuis son pays natal.

Connaissez-vous Riace ? Mieux vaut tard que jamais. C’est un tout petit village (16,05 km²) de la province Reggio di Calabria, en Calabre, dans l’extrême sud-est de l’Italie, à 514 km de Rome. Au dernier recensement (2010), Riace comptait 1 977 habitants. Ce petit bout de terre, que baigne la mer Ionienne, n’est pas un paradis, loin s’en faut. À la fin du XXe siècle, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Les jeunes, rongés par le chômage et le spleen, avaient décidé d’aller chercher le mieux-être ailleurs, dans le nord de la péninsule, plus prospère, ou à l’étranger. Il ne restait plus que les vieillards, sans espoir, et les retraités qui voyaient, chaque jour, Riace mourir à petit feu. Les énormes maisons, abandonnées par leurs propriétaires, tombaient en ruine. L’école du village, faute d’enfants, avait fermé ses portes (en 2000).

Le réveil de Riace a commencé en 1998. Cette année-là, une embarcation transportant des réfugiés kurdes échoue au village. Pour les responsables de la commune, c’est une chance inouïe. Plutôt que de les rejeter à la mer, ils accueillent les Kurdes à bras ouverts. Non pas, comme on peut le croire, pour leurs beaux yeux. Mais tout simplement parce qu’ils ont compris que ces gens venus d’ailleurs vont contribuer à la renaissance de la commune. Qu’ils représentent une bouée de sauvetage, un moyen de revaloriser les ressources locales. Hospitalité contre travail, voilà le deal.

Quatorze ans plus tard, le pari est gagné. Éthiopiens, Érythréens, Afghans, Kurdes et d’autres étrangers vivent à Riace. Ils ont restauré les vieilles maisons, fait revivre les savoir-faire traditionnels qui disparaissaient. Ils ont relancé l’artisanat et la production agricole, au point de devenir un centre du commerce équitable. L’école a rouvert ses portes. Des autochtones sans travail ont retrouvé un emploi. Les prix des loyers ont grimpé à tel point que des Italiens fortunés viennent du Nord pour se reposer à Riace, prenant souvent des locations à l’année. Grâce à l’immigration, le village s’est donné un surnom : Città Futura, Ville du futur.

Personne n’est le maître de la terre, notre bien commun. Il n’y a pas de pays sans étrangers.

Je tire plusieurs leçons de cette expérience. Un : quand Riace était sur le point de rendre l’âme, ce n’était pas la faute des étrangers venus manger le pain des Italiens. Deux : c’est grâce aux étrangers que la commune a trouvé les bras qui lui manquaient pour repartir. Trois : il n’y a rien pour rien, que l’on soit de Riace ou d’ailleurs. Cela me ramène à la campagne électorale française durant laquelle, sans vergogne, une partie de la classe politique a distillé un discours de haine visant les étrangers, source de tous les malheurs. Le pouvoir est-il, en fin de compte, un nectar qu’il faut boire à n’importe quel prix, dont celui du mensonge ? Mes convictions sont simples : chaque homme a un pays, une nation, une culture, des racines, des valeurs. Personne n’est le maître de la terre, notre bien commun. Il n’y a pas de pays sans étrangers. Quant aux frontières, elles n’existent que dans la tête de petits esprits. Qui oublient qu’en hiver les oiseaux du Nord, pour ne pas mourir de froid, émigrent dans le Sud. Le maire centre gauche de Riace, Domeunico Lucano, qui a vu débarquer chez lui des hommes en détresse, a compris la vie : « Nous avons découvert un monde fait d’injustices, de guerres, de violences, de drames », a-t-il déclaré. C’est ainsi depuis la nuit des temps. 

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