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Littérature : Carlos Fuentes, le Mexicain universel

Carlos Fuentes est mort à l'âge de 83 ans. © Reuters

Ami des écrivains Gabriel García Márquez et Mario Vargas Llosa, Carlos Fuentes, humaniste inaltéré, continuera de vivre à travers la poésie de ses nombreux romans.

Homme-roman, homme-monde. Contrairement à ce que bien des journaux ont affirmé, Carlos Fuentes n’est pas mort le 15 mai à l’hôpital Ángeles de Pedregal, à Mexico. D’ailleurs, qui peut prouver que cet hôpital existe ? Qui sait si l’auteur de Terra Nostra avait bien 83 ans ? Il n’est pas mort, comme ne mourront pas ses vieux comparses, le Colombien Gabriel García Márquez et le Péruvien Mario Vargas Llosa. Tout simplement parce que le réel ne peut pas rattraper ceux qui ont défié le temps et mis à bas les comptes à rebours assassins.

1928-2012 : une vie ne s’enferme pas entre deux dates, elle s’enracine dans l’avant et se ramifie vers l’après. Panamá-Mexique : une vie ne s’atrophie pas entre murs ou frontières, elle s’enrichit de l’ailleurs et nourrit l’autre. Carlos Fuentes restera l’arpenteur cosmopolite qui, s’il a ses ports d’attache à Londres, Paris et Mexico, court la planète depuis son enfance de fils de diplomate trimballé entre l’Équateur, l’Uruguay, le Brésil, les États-Unis, l’Argentine… Qu’il ait fait de brillantes études au collège français puis à l’Université nationale autonome de Mexico et à l’Institut des hautes études de Genève (Suisse), qu’il ait travaillé pour le ministère mexicain des Affaires étrangères et occupé le poste d’ambassadeur en France de 1975 à 1977, ce ne sont que les étapes administratives d’un voyage bien plus ample. L’élan de Carlos Fuentes l’a porté de Jours de carnaval (1954) à Federico en su balcón, le texte qu’il vient de remettre à son éditeur.

Les prix littéraires ne prouvent rien (prix Romulo Gallegos, prix Cervantès). Élégance toute britannique, moustache tout hispanique, Carlos Fuentes n’écrit pas, il est écriture. Depuis ses 20 ans et jusqu’à ses 83 ans ? Peut-être l’était-il avant même de naître, comme le suggère l’extraordinaire Christophe et son oeuf (1987) qui raconte l’amour d’Ángel et d’Ángeles vu depuis l’utérus de cette dernière par leur fils Christophe, appelé à naître le 12 octobre 1992, cinq cents ans après qu’un autre Christophe (Colomb) a pour la première fois posé le pied sur le sol américain. Et, aujourd’hui encore, Carlos Fuentes continue d’écrire, puisque sa langue débridée mélangeant allègrement les cultures, l’Histoire, les mythes offre sans cesse de scintillantes découvertes. Père et enfant de ses foisonnants romans, Carlos Fuentes entretient sa passion pour la sublime Jean Seberg à travers Diane ou la chasseresse solitaire (1996), il critique les dérives de la révolution mexicaine à travers La Mort d’Artemio Cruz (1962), il prolonge son engagement à gauche avec Contre Bush (2004) et, comme chaque année, à Pâques, il relit encore et encore ce qui forme la matrice de son oeuvre polymorphe : le Don Quichotte de Cervantès. Jeune homme émerveillé, père éprouvé par la mort de deux enfants partis trop tôt, érudit partageur et engagé, il répète : « Une culture se forge et se renforce au gré de ses contacts avec les autres cultures. Il ne faut jamais avoir peur de ce qui vient de l’extérieur. »

Ne pleurons pas, Carlos Fuentes n’est pas mort, il est encore dans le ventre d’Ángeles et susurre : « Je mélangerai avec irrévérence les langages / j’interrogerai, je parlerai de toi, j’imaginerai, je ne conclurai que pour ouvrir une nouvelle page / j’interpellerai et répondrai sans cesse / j’offrirai au monde et aux gens une autre image d’eux-mêmes / je me transformerai tout en restant le même : CHRISTOPHE DANS SON OEUF. » 

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