Afrique du Sud : Dard d’art, ou Zuma brocardé

La peinture de Brett Murray a finalement été vandalisée, le 22 mai. © Alexander Joe/AFP

C'est l'oeuvre par laquelle le scandale est arrivé. Exposée à Johannesburg, elle met en scène le chef de l'État sud-africain Jacob Zuma et a déclenché une violente controverse. Un article paru dans J.A. n°2681, daté du 27 mai au 2 juin 2012.

Dans bien d’autres pays, l’outrage conduirait son auteur directement en prison. Dans la plupart des pays, la provocation ferait scandale. L’artiste sud-africain Brett Murray ne pouvait ignorer qu’en peignant le président Jacob Zuma le sexe à l’air il provoquerait la polémique. Ce qu’il ne pouvait mesurer, en revanche, c’est l’ire générale que déclencherait son oeuvre, et l’ampleur nationale que prendrait la controverse. Le 22 mai, malgré la présence de gardes, deux hommes sont entrés dans la galerie Goodman de Johannesburg, où la peinture acrylique à taille humaine était exposée. Le premier – un Blanc – a tracé une croix rouge sur le visage de Zuma et une autre sur son sexe. Le second – un Noir – a badigeonné de noir la toile peinte dans un style imitant le réalisme soviétique. Les deux vandales ont été arrêtés, le second avec un peu plus de violence que le premier…

Depuis le début de l’exposition « Hail to the Thief II » (« Salut au voleur II »), qui rassemble des travaux du plasticien Brett Murray, la galerie Goodman, connue pour son sérieux et son professionnalisme, est sous le feu des projecteurs et de la critique. Il faut dire que l’artiste n’y a pas été de main morte : non content d’exposer la virilité de Jacob Zuma avec The Spear (« la lance »), il a détourné le logo du Congrès national africain (ANC) en le barrant d’un signe « For sale » (« à vendre ») et associé le cri de ralliement zoulou antiapartheid « Amandla ! » à des revendications très terre à terre : « Nous voulons du Chivas, des BMW et des pots-de-vin ! » Avec de telles oeuvres, outre rappeler les polémiques sur la vie sexuelle du président, il appuie volontairement sur les ecchymoses de la société sud-africaine : corruption, racisme, népotisme et tendances hégémoniques du parti au pouvoir.

Image "dégradante"

Confrontés à l’image jugée « dégradante » de leur père, les enfants de Jacob Zuma – il en aurait une vingtaine de quatre femmes différentes – ont protesté contre l’artiste et ses défenseurs, qui « n’ont aucun respect pour la présidence ni même pour Jacob Zuma en tant que leader, père, mari et même simple être humain ». Pis, ils ont porté le fer contre une représentation qu’ils jugent raciste : « Il est montré de matière irrespectueuse, comme un sauvage, ce qui ne peut s’expliquer que par un point de vue eurocentrique et négrophobique. Seuls les animaux vont nus, pas les gens, et cette représentation indique clairement que l’artiste et ses défenseurs voient non seulement le président, mais tous les Noirs ainsi. » Le président lui-même s’est dit « choqué, personnellement offensé et violé », tandis que le secrétaire général de l’ANC, Gwede Mantashe, affirmait : « C’est grossier, c’est cru, c’est irrespectueux, c’est raciste. » Les partisans de l’artiste, comme ceux du président, s’abritent chacun derrière la Constitution, qui protège la liberté d’expression comme la dignité de la personne.

Zuma, le sujet idéal…

Excentrique, charismatique, controversé, Jacob Zuma est depuis longtemps une mine d’or pour les caricaturistes de son pays. Le plus célèbre, Zapiro, le représente ainsi souvent avec un pommeau de douche au-dessus de la tête, référence explicite au procès pour viol de 2006 – il fut acquitté – au cours duquel il raconta s’être simplement lavé après un rapport sexuel sans préservatif avec la fille séropositive d’un ami. Mais pourquoi une oeuvre d’art suscite-t-elle un tollé alors que la presse est coutumière du fait ? Sans doute parce que l’espace de la galerie, du musée, contrairement à l’éphémère commentaire du quotidien, sanctuarise et sacralise un propos. Au fond, l’art et la création demeurent des repaires de subversion puissants.

Âgé de 51 ans, fondateur du département de sculpture de l’université de Stellenbosch, « prince noir du pop art sud-africain », Brett Murray a été un virulent critique de l’apartheid dans les années 1980. Comme la galerie Goodman qui l’accueille, il ne peut guère être soupçonné de racisme. De maladresse non plus. Son travail, généralement provocateur, met souvent en avant le choc des cultures et des langages, comme lorsqu’il expose en plein centre du Cap une sculpture en bronze (Africa, 2000) représentant une statuette africaine affublée de sept têtes de Bart Simpson. Ou quand il propose d’écrire en larges lettres d’or « Osama bin Cohen » (2007).

"La création est menacée de censure"

Menacée d’une action en justice par l’ANC, la galerie Goodman a vertement répliqué par la voix de sa directrice, Liza Essers : « C’est un jour triste pour l’Afrique du Sud, où la création est menacée de censure par le parti dirigeant. Si les points de vue exprimés par nos artistes ne reflètent pas nécessairement les nôtres, nous soutenons leur liberté d’expression et nous les encourageons à montrer des oeuvres qui défient le statu quo, suscitent le dialogue et favorisent la prise de conscience. » Dans un communiqué, la galerie espérait même que « les polémiques entourant cette exposition généreraient un dialogue positif sur l’Afrique du Sud contemporaine ».

Hélas, dans un pays où les plaies sont encore à vif, c’est la violence qui l’a emporté. Attaquée, menacée, craignant pour ses employés et pour ses visiteurs, la galerie Goodman a fermé ses portes le 23 mai et placé l’objet du délit en sécurité – sans préciser si l’Allemand qui l’avait acquis pour 136 000 rands (12 900 euros) comptait toujours le récupérer. Un pas vers l’apaisement a été esquissé dans la foulée : « La galerie reconnaît à quel point le pays s’est divisé à propos des problèmes que cette polémique a soulevés. Nous remercions tous ceux qui nous ont soutenus et nous réaffirmons ne pas avoir anticipé les torts causés ni les offenses provoquées. Nous devons prendre connaissance de toutes les réactions à notre exposition, sans favoriser une opinion plutôt qu’une autre. » Quoique vif, le dialogue reste d’actualité.

Épilogue

La signature d’un protocole d’accord entre l’ANC, la galerie de Johannesburg qui exposait l’œuvre et l’artiste a mis fin le 30 mai à deux semaines agitées, pendant lesquelles le parti a tout fait pour faire décrocher le portrait de Zuma, multipliant les communiqués vengeurs, portant plainte en justice ou organisant des manifestations. L’ANC a retiré sa plainte après avoir obtenu le décrochage du tableau litigieux.

Ce tableau « était terriblement offensant », a souligné le porte-parole de l’ANC Jackson Mthembu lors d’une conférence de presse commune. Jackson Mthembu a toutefois relevé que l’ANC n’avait pas voulu fermer la Goodman Gallery qui l’exposait, ni empêcher la tenue de l’exposition, très critique envers le parti au pouvoir.

La galerie avait fermé ses portes et avait présenté ses excuses pour l’émoi dans le pays. Elle a rouvert mercredi 30 mai après-midi. « Sommes nous fascistes? » pour avoir réussi à faire retirer cette œuvre gênante, s’est interrogé Jackson Mthembu. « Nous ne le sommes pas. Nous n’avons tué personne, ni même menacé quiconque! »

Le ministre de l’Enseignement supérieur Blade Nzimande, membre du Parti communiste (allié à l’ANC), avait tout de même appelé mardi à la destruction de l’œuvre. « Il y a eu des menaces contre des membres du personnel de la galerie, contre la galerie », a expliqué sa directrice Liza Essers. « Je ne crois pas que des manifestations et des boycotts soient la meilleure façon de procéder. je crois que le dialogue aurait été plus approprié. Je crois que c’est de l’intimidation ». Le tableau a été vendu pour environ 13 000 euros à un collectionneur allemand, qui le veut tel quel, même vandalisé. AFP

 

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