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Drones

par

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

L’affable Jacques Attali se réjouit à l’avance de les voir en action au Nord-Mali, pulvérisant les Katibas d’Al-Qaïda au Maghreb islamique et les « forces maléfiques » avant qu’elles ne transforment les arpents de sable du Ténéré en bastion inexpugnable du terrorisme international. L’épatant Bernard-Henri Lévy rêve de les lancer au-dessus de Houla, de Homs et de Damas, à l’assaut des chars assassins d’Assad le petit. Ils sont l’arme favorite de la « guerre juste », cet habillage chrétien et passablement hypocrite imaginé par saint Thomas et théorisé par le philosophe américain Michael Walzer dans le but de justifier les guerres « humanitaires ». Ils ont l’avantage d’être irresponsables au regard du droit et des conventions internationales, avec cela mortellement efficaces. Des opérateurs anonymes les commandent à distance depuis un QG souterrain, et nul n’est plus fan de ces tueurs sans ADN qu’un certain Barack Obama, Prix Nobel de la paix. C’est dire si les drones sont furieusement tendance.

Une récente et passionnante enquête du New York Times révèle ainsi à quel point ce président américain, qui continue de passer pour un négociateur modéré, se sera en réalité comporté durant son (premier ?) mandat comme un véritable chef de guerre. Non seulement Obama aura été engagé dans six conflits à l’intérieur de six pays, tous musulmans (Afghanistan, Irak, Pakistan, Yémen, Libye, Somalie), mais l’utilisation des drones pour les opérations homicides contre les combattants d’Al-Qaïda est devenue chez lui un réflexe quasi compulsif ; 294 frappes en quatre ans, cinq fois plus que sous George W. Bush ! À guerre juste, arme juste : ces Predator et autres Reaper (en attendant le Neuron français de chez Dassault) seraient, nous dit-on, d’une précision telle qu’ils ne feraient aucune victime collatérale. De quoi soulager enfin les démocrates américains de leur syndrome du Vietnam, tout en préservant leur bonne conscience. Là encore, pourtant, l’enquête du NYT se révèle impitoyable. La méthode de calcul des victimes des tirs de drones secrètement adoptée par l’armée et avalisée par Obama est en effet la suivante : tout adulte se trouvant dans une zone de frappe est considéré comme un terroriste en puissance. Bavure impossible.

Pas de civils innocents tués sur le front de cette guerre hygiénique, donc, ni de prisonniers encombrants. Le drone, c’est le glaive du bien contre le mal, le carnage clean, le crime parfait accoucheur de démocraties, l’épée de Damoclès à laquelle nulle Cour pénale internationale ne s’intéressera jamais, puisqu’elle n’élimine que les méchants et exclusivement les méchants musulmans. C’est l’arme absolue de la guerre préemptive (on a les preuves qu’un massacre est programmé et on l’arrête avant qu’il ne soit mis en oeuvre en tuant ses initiateurs), concept déjà utilisé par le général Aussaresses pendant la bataille d’Alger et remis à la mode boulevard Saint-Germain. Vous avez aimé les drones au Waziristan, à Tripoli, au Yémen et dans l’Ogaden ? Vous les adorerez à Tombouctou, Alep et, demain, qui sait, dans le ciel iranien. Encore un effort, et le jury du Nobel leur décernera, à eux aussi, son prix. On ne saurait trop récompenser ce qui permet aux fauteurs de guerres justes de garder les mains propres. 

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