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Manger chez l’indigène

par

Fouad Laroui est écrivain.

Il y a quelques années, un couple de diplomates européens s’installait au Maroc, à Rabat, en provenance d’un pays du nord de l’Europe que je ne nommerai pas (je ne veux fâcher personne). Ils visitèrent plusieurs appartements avant de jeter leur dévolu sur un confortable trois-pièces en plein centre-ville, avec vue sur le fleuve. Après avoir signé le bail et reçu les clés dudit trois-pièces, le couple fut invité cordialement par le propriétaire à déjeuner chez lui. Sa femme avait préparé quelques spécialités locales dont, miam-miam, vous m’direz des nouvelles ! Quelle ne fut pas sa déconvenue quand la moitié féminine du couple rejeta hautement l’invitation avec un discours du genre :

– Non, non, on ne nous la fait pas, nous sommes prévenus, ça commence avec un déjeuner, puis vous nous demanderez bientôt des visas et – pourquoi pas – des bourses pour les enfants.

Le proprio, profondément vexé, ne répondit rien. (Il aurait pu rétorquer qu’il disposait depuis des lustres de la double nationalité maroco-française et qu’il n’avait donc pas besoin de visa pour aller en Europe, et qu’il était assez à l’aise financièrement pour payer les études de ses enfants et même celles des enfants de la diplomate si peu diplomate. Mais il n’en fit rien : on ne raisonne pas le butor, et encore moins la butoresse.)

Le temps passe, comme disait Cocteau, et puis un jour, trois ans plus tard exactement, le couple revient voir M. Bennani (vous ai-je dit que le proprio s’appelait Bennani ?) pour lui rendre les clés de l’appart : ils rentrent au pays. Et l’inconcevable se produit : la diplomate s’effondre en larmes, se jette sur Bennani, l’embrasse, lui malaxe la dextre et lui présente ses excuses :

– Quand je pense que j’ai refusé votre invitation à déjeuner il y a trois ans ! Nous avions tellement de préjugés, on nous avait tellement lavé le cerveau… Nous avons passé trois ans dans ce pays sans voir quiconque, murés dans notre ambassade, claquemurés dans votre appartement – et c’est au moment de partir que nous avons compris que nous avions gâché trois ans, que nous aurions pu rencontrer des gens fort sympathiques et découvrir leur culture.

Bennani hausse les épaules et console comme il peut la dame.?- Allons, nous avons tous nos a-priori et nos angles morts. Quittons-nous bons amis : j’appelle ma femme, vous dînez chez nous ce soir.

Dois-je préciser que ce sublime (et ultime) gueuleton ne fit que multiplier les regrets de M. et Mme Diplomate ? Combien d’occasions de connaître notre prochain, notre frère, n’avons-nous pas laissé filer pour n’avoir pas compris qu’une invitation à déjeuner n’est parfois… qu’une invitation à déjeuner ? 

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