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Maroc : Benkirane, le peuple et le roi

Abdelilah Benkirane, leader du PJD et premier ministre. © Abdeljalil Bounhar/AP/SIPA

Six mois après sa nomination à la tête du gouvernement, le leader islamiste, Abdelilah Benkirane, a dépoussiéré les usages. Il raconte ce que lui dit le souverain, avec lequel il partage l'exécutif. Il parle la langue du citoyen lambda, qu'il réconcilie avec la politique. Inattendu... et stratégique.

Abdelilah Benkirane, le leader du Parti de la justice et du développement (PJD), a formé son gouvernement le 3 janvier. On a donc eu tout loisir de le voir à l’oeuvre et l’on peut se faire une opinion, s’agissant d’un exécutif bicéphale, de la mise en application de la Constitution. On sait que désormais le roi, Amir al-Mouminine (« Commandeur des croyants »), chef de l’armée, dispose aussi des pouvoirs de régulation et d’arbitrage. Il a cependant affaire à un chef du gouvernement de plein exercice. Issu des urnes, il possède des prérogatives réelles et étendues.

S’il est incongru de parler de « cohabitation » entre les deux têtes de l’exécutif, leur coopération, requise par l’esprit de la Constitution, est indispensable à la bonne marche des institutions. Qu’en est-il dans la réalité ?

Première donnée, Mohammed VI joue le jeu. C’est clair dès la formation du gouvernement. Le Palais ne s’est pas évertué à conserver tous les ministères régaliens. Il a accepté que la Justice échoie au tonitruant Mustapha Ramid, les Affaires étrangères au Dr Saadeddine El Othmani, et comme, en ce domaine, la science du psychiatre n’est pas avérée, on a pris soin de le flanquer d’un ministre délégué aux compétences diplomatiques reconnues, Youssef Amrani

Bonne volonté royale

On a vu dans la nomination de nombreux conseillers au Palais, à commencer par Fouad Ali El Himma, la formation d’un « gouvernement de l’ombre » qui a barre sur l’autre. Interprétation qui frise le contresens. C’est précisément parce que le roi n’entend plus intervenir directement auprès des ministres qu’il a besoin de collaborateurs spécialisés, appelés à suivre les différentes activités gouvernementales. En tout cas, M6 a invité Benkirane à rejeter toute initiative du cabinet royal, fût-elle écrite, qui ne soit pas conforme aux dispositions de la Constitution.

Pour autant, la bonne volonté royale n’exclut pas les tiraillements et les tensions entre les deux pôles de l’exécutif. On peut même avancer que c’est pour prévenir ou apaiser d’éventuels conflits avec le Palais que le chef du gouvernement multiplie les signes d’allégeance.

D’emblée, le style spontané, décontracté et bonhomme de Benkirane a eu des retombées inattendues. Les relations avec Sidna (« Notre Seigneur »), coulées dans les rigidités d’un protocole séculaire, s’en sont trouvées décrispées. Il raconte ce que le roi lui a dit et ce qu’il a dit au roi. De mémoire de sujet de l’empire chérifien, c’est sans précédent. À ses amis du PJD, il a lancé : « Je dis tout à Sa Majesté, si vous ne voulez pas que je lui dise quelque chose, ne me le dites pas ! »

Un autre succès à l’actif de Benkirane : il a commencé à réconcilier les Marocains avec la politique. Que fait-il pour cela ? Rien, il parle. Sans remonter au règne de Hassan II, les Premiers ministres au Maroc sont les muets du sérail. Ni Abbas El Fassi ni Driss Jettou ne jouissaient de l’usage de la parole. Le socialiste Abderrahmane Youssoufi ne s’exprimait que dans les occasions solennelles. Benkirane parle sans cesse (et parfois, inévitablement, trop). Comble d’audace, il parle la langue des Marocains, pas celle des lettrés ou des instituteurs, mais celle des gens du peuple. Comme eux, il compte en 100 rials (qui valent 5 dirhams, soit 0,45 euro). Du coup, il fait disparaître distances et hiérarchie avec le commun des Marocains. Et quand il explique le fonctionnement et les dérives de la Caisse de compensation, tout le monde devient expert.

Comme le note le politologue Mohamed Tozy, la langue de Benkirane s’apparente à celle des prêcheurs dans les mosquées populaires. Eux aussi bannissent l’arabe classique et n’y ont recours que pour citer les textes sacrés, versets coraniques et dits du Prophète. La langue est assurément l’arme secrète de Benkirane et la clé de sa popularité. Faculté qui a aussi fait de nombreux mécontents : tous ceux qui se trouvent déclassés, privés qu’ils sont de leur rôle d’intermédiaires obligés entre le pouvoir majuscule et le bas peuple.

Scénographie étudiée

La méthode Benkirane ne va pas sans excès et ratés. Après avoir augmenté le prix des carburants, il a tenu à s’exprimer à la télévision début juin sur les deux chaînes nationales réunies (privilège réservé au roi), Al-Aoula et 2M. Pendant une heure, il a zappé les deux journalistes censés l’interroger, ignorant leurs questions et les empêchant de les poser. À ses yeux, il n’était pas l’invité de l’émission, puisqu’il en était l’initiateur. Ses accès fâcheux d’agressivité n’ont pas nui à l’audience – 7 millions de téléspectateurs selon la presse ; vérification faite, la moitié. Énorme quand même.

C’est un autre homme qu’on a pu observer quelques jours plus tard, lors d’un meeting dans les environs de Meknès, à Agouray, petit patelin devenu un haut lieu de l’épopée du PJD. Ici, la population est venue en masse l’écouter. Et la scénographie vaut le détour. Elle dit tout. Sur l’estrade où se tient l’orateur islamiste, le portrait officiel du roi, tel qu’on le voit partout. À ceci près que, ici, il est à la fois démesuré et… mesuré au centimètre. De la taille du chef du gouvernement, il est placé à sa droite, à son niveau (et pas derrière, comme on le fait habituellement). De sorte que les images du roi et du leader islamiste, quel que soit le côté d’où on les regarde, sont associées, mêlées, comme dans une alliance indéfectible. 

Stratégie politique

Le discours devient ainsi une explication d’image. Benkirane commence par citer la devise du royaume (Dieu, la patrie, le roi). Il ne s’agit pas d’une évocation rhétorique ou rituelle mais du coeur de sa stratégie politique.

Il rappelle une rencontre entre Hassan II, au début de son règne, et les dirigeants étudiants, où le roi avait lancé qu’il avait besoin du concours de la gauche, les Bouabid, Ben Barka, Youssoufi et les autres. Sans quoi il ferait appel à des hommes qui n’avaient pas les mêmes vertus d’abnégation et d’intégrité dans l’exercice du pouvoir. Aux yeux de Benkirane, les racines de la corruption d’État sont là, dans le divorce entre la monarchie et le Mouvement national.

Benkirane cite encore un opposant (sans le nommer) qui lui a confié : « Au Maroc, lorsque la monarchie et les partis travaillent ensemble, ils réalisent des miracles. Hier, l’indépendance ou la Marche verte. Aujourd’hui, une nouvelle Constitution. »

Nul doute que le chef du gouvernement, pour réaliser son programme de réformes, table sur un nouveau miracle en fondant son action sur une double légitimité, monarchique et démocratique. En attendant, et malgré les protestations répétées de loyalisme du leader islamiste, il n’est pas certain que l’intérêt du roi rejoigne celui de Benkirane. Et puis, la popularité inentamée du chef du gouvernement risque d’être érodée par les impatiences du pays.

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Par Hamid Barrada, envoyé spécial à Rabat

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