JO 2012 : où est passé l’esprit sportif ? par Mohamed Gammoudi

par Mohamed Gammoudi

Mohamed Gammoudi est le premier champion olympique tunisien (Tokyo, 1964 : médaille d'argent sur 10 000 m ; México, 1968 : médaille d'or sur 5 000 m et de bronze sur 10 000 m ; Munich, 1972 : médaille d'argent sur 5 000 m).

Je n’ai rien oublié de México. Ou plutôt, j’ai oublié bien des choses, mais pas cette victoire, instant magique et toujours aussi vivace quarante-quatre ans après. Sur la piste qui se déroule, malgré la foule, je cours dans un couloir de silence. Je cours et je ne vois plus rien, même pas le bout de mes chaussures. Je suis porté par une sensation semblable à celle que j’ai éprouvée pendant le 10 000 m des Jeux de Tokyo, en 1964, ma première récompense olympique et la première médaille d’argent remportée au nom d’une jeune Tunisie indépendante.

À México, sur 5 000 m, je n’envisage pas la victoire. Je cours. Je ne pense qu’à une chose : ne pas me laisser dépasser quelques mètres avant la fin. Les Kényans, Temu et Keino, me talonnent. Ce n’est qu’en franchissant la ligne d’arrivée que je réalise vraiment que personne n’est devant moi. Mais je ne sais pas encore que je viens de vivre, ce 17 octobre 1968, à 2 250 m d’altitude, les 14’05" les plus intenses de mon parcours d’athlète.

La médaille est magnifique, mais pas autant que le drapeau tunisien que l’on hisse dans le ciel de México.

Quand je monte sur la première marche du podium et que retentit l’hymne national, le militaire que je suis ne peut contenir son émotion. On me félicite, la médaille est magnifique, mais pas autant que le drapeau tunisien que l’on hisse dans le ciel de México. Cette fois, le drapeau est bien là. À Tokyo, il avait été fabriqué à la hâte, car la Tunisie n’était pas donnée favorite en course de fond. Mon sentiment de fierté est incroyable et bien plus fort que la satisfaction d’avoir remporté une compétition.

L’Afrique entrait dans la course. On était en 1968, une année révolutionnaire. Sur la piste, il n’y avait pas de vainqueurs, mais d’abord des sportifs, qui se retrouvaient avec un plaisir certain. La volonté de gagner n’était pas essentielle, être à México était déjà une formidable aventure ; c’était le bel âge de l’esprit olympique. On me donnait favori sur le 10 000 m, mais c’était compter sans les capacités et la ténacité de nouveaux venus, les Kényans et les Éthiopiens. 

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Souvent sans grands moyens, les sportifs africains se sont alors révélés d’extraordinaires champions, devenant de véritables légendes vivantes. Le coureur aux pieds nus, Abebe Bikila, ainsi que Naftali Temu, Mamo Wolde, Kipchoge Keino, Miruts Yifter sont les pères spirituels de tous les champions africains de course de fond et, plus généralement, d’athlétisme.

La performance (12’57"82) réalisée sur 5 000 m par l’Éthiopien Kenenisa Bekele en 2008 à Pékin est dans cette continuité. Haïlé Gébrésélassié, Frank Fredericks, Hicham El Guerrouj, Saïd Aouita, Noureddine Morceli, Khalid Skah, sans oublier les championnes Maria Mutola, Meseret Defar, Tirunesh Dibaba, Nawal El Moutawakel, Nezha Bidouane ou encore Hassiba Boulmerka sont devenus les maîtres des pistes, faisant honneur à leur pays et à l’Afrique.

L’obligation de performance et la pression mise sur les athlètes conduisent au dopage et fausse jusqu’au sens des victoires.

Mais les temps ont changé. Le sport pour le sport, pour la beauté de la performance, n’existe plus. Même l’athlétisme est touché. La surenchère commerciale prévaut sur l’esprit sportif, et le dopage est devenu un réel fléau qui fausse jusqu’au sens des victoires. L’obligation de performance et la pression mise sur les athlètes, qui conduisent au dopage, sont une erreur sur toute la ligne.

Londres est un grand moment pour la Tunisie. Depuis la révolution, nos sportifs ont été comme libérés et ont aligné de belles performances. Aussi, ces premiers Jeux olympiques d’après le 14 janvier 2011 pourraient permettre au nageur Oussama Mellouli, à la spécialiste de fond et de demi-fond Habiba Ghribi comme au marcheur Hassanine Sebei d’exprimer toutes leurs potentialités.

Force est de constater, cependant, que l’athlétisme tunisien s’est distingué sur la scène arabe plutôt que sur la scène africaine. Cela vient de ce que nous mettons en moyenne cinq ans à former des champions. C’est trop long, dans un univers de compétiteurs de plus en plus jeunes et performants. C’est sans doute lié à une question de moyens et, aussi, à la lenteur des institutions sportives. Pourtant, j’en suis convaincu, au-delà des performances, le sport est essentiel. Il est un instrument éducatif qui peut rallier autour de valeurs fondamentales et constituer une barrière aussi bien à la violence qu’aux idées extrémistes.