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"Cet article est issu du dossier" «Burundi : retour sur scène»

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Burundi : Léonce Ngabo fait son cinéma

Leonce Ngabo prépare deux films, un sur le Canada et le second sur le Burundi. © Marina Bacigalupo/J.A

On lui doit le premier long-métrage burundais, ainsi qu'un festival international consacré au septième art. À 61 ans, le réalisateur, acteur et producteur a bien d'autres cordes à son arc. Et de nombreux projets dans le viseur.

Dès son plus jeune âge, c’est la musique, plutôt que les images, qui l’a bercé. Né en 1951 à Bujumbura d’une mère joueuse d’inanga (genre de harpe traditionnelle habituellement réservée aux hommes) et d’un père réputé captiver tout son entourage par ses chansons d’amour improvisées, Léonce Ngabo est tout naturellement devenu « un coq chanteur à l’école », selon son expression. Il continue de faire ses gammes au collège des jésuites, où il apprend à jouer de la guitare, et, en 1973, gagne le premier concours national de la chanson. Dans la foulée sortiront quatre 45-tours.

Grâce à une bourse d’études, en 1977, Léonce Ngabo quitte Bujumbura pour l’Université des sciences et de la technologie Houari-Boumédiène, à Alger, dont il sort licencié en chimie. De retour au Burundi, il enseigne à l’École nationale des télécommunications et en devient directeur en 1981. La musique est toujours là. En 1986, avec des camarades, il crée l’Amicale des musiciens du Burundi. Mais ce n’est qu’en 1999 que paraîtra son premier album, Mwiriwe, inspiré d’airs traditionnels burundais, de soukouss congolais et de rythmes sud-africains.

Entre-temps, sa fibre artistique l’a poussé à s’intéresser au cinéma. L’idée lui trottait dans la tête de réaliser un court-métrage muet en 16 mm. Pendant six ans, il a écrit et réécrit le scénario jusqu’à ce que, en 1989, il rencontre par hasard le producteur suisse Jacques Sandoz, en repérage dans la région. Le courant passe. Jacques Sandoz propose au réalisateur en herbe de se lancer plutôt sur un long-métrage parlant et signe avec lui un fabuleux contrat de 50 000 francs suisses (40 000 euros au taux de change actuel) pour lancer son projet.

Comédie

Le tournage commence en 1991. Les rôles principaux sont joués par des acteurs professionnels : le Zaïrois Joseph Kumbela, la Malienne Aoua Sangaré et la Française Marie Bunel. Coût de la production : près de 1 million d’euros. En 1992, Gito, l’ingrat, premier long-métrage de l’histoire du cinéma burundais, sort sur les écrans. Une comédie sur les désillusions auxquelles sont confrontés des Africains qui, après avoir vécu longtemps à l’étranger, rentrent au pays avec des ambitions ministérielles et l’intention d’être de « grands quelqu’un ».

Le film ne passe pas inaperçu. Sélectionné dans de nombreux festivals – Kampala, Tokyo, New York, Londres, Milan, Dublin, etc. -, il est notamment récompensé, en 1992, par deux prix aux Journées cinématographiques de Carthage (Tunisie) et par celui du meilleur premier film au Festival de Namur (Belgique). L’année suivante, il rafle trois distinctions au Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou (Fespaco), un deuxième prix (section jeunes) au Festival de Cannes (France) et celui du meilleur film au festival Vues d’Afrique de Montréal (Canada) et au Festival de Lisbonne (Portugal)… Léonce Ngabo est un réalisateur comblé.

Exil

Mais 1993, c’est aussi l’année des premières élections au suffrage universel direct au Burundi. Un événement historique. Élu président, Melchior Ndadaye, un Hutu, est assassiné moins de six mois plus tard. Le pays s’embrase. Ngabo choisit l’exil et pose ses valises au Canada, où il s’investit dans la vie culturelle. De 1996 à 2000, il est chargé des projets cinématographiques au festival Vues d’Afrique ainsi qu’au Festival international des cultures africaines de Hemmingford. Reconnu pour son efficacité, il prend la direction du festival Tumbuktu, à Longueuil, toujours au Québec, de 2001 à 2005.

Des expériences qui incitent l’amoureux du cinéma à en goûter une autre facette, celle d’acteur. Léonce Ngabo passe de l’autre côté de la caméra pour jouer dans deux films canadiens tournés au Rwanda : Un dimanche à Kigali, de Robert Favreau (2006), et J’ai serré la main du diable, de Roger Spottiswoode (2007). « Cette double expérience m’a poussé à réfléchir à un retour au Burundi, pour voir ce que je pouvais apporter à mon pays », explique Léonce Ngabo. De fait, ce sont presque toujours des étrangers qui viennent traiter des questions aussi essentielles que l’histoire du continent en général, le génocide en particulier. « Autant le faire nous-mêmes, sans regard exotique », suggère-t-il. Sa décision est prise. En 2006, il rentre à Bujumbura.

Organisateur

Léonce Ngabo compte à la fois mettre à profit son expérience d’organisateur et reprendre sans tarder sa casquette de cinéaste. En sa qualité de pionnier du septième art dans son pays, il propose aux autorités de créer un festival de cinéma. Non seulement personne n’y croit, mais certains lui font comprendre que son idée frise la plaisanterie de mauvais goût. C’est trop tôt. Il lui faudra persévérer, approfondir le projet, élargir ses contacts pour convaincre ses interlocuteurs.

Parallèlement, dès 2006, le réalisateur crée sa société, Productions Grands Lacs, qui, outre la production audiovisuelle, allie activités de communication et studio graphique, en passant par la promotion d’artistes et l’organisation d’événements. Avec un partenaire belge, l’association Culturea, il produit et réalise trois documentaires. Le premier, En attendant le retour des éléphants, est une odyssée de 52 minutes, sortie en 2008, sur les richesses naturelles du Burundi et le risque de voir sa biodiversité réduite à néant : Léonce Ngabo, en exil au Québec, y apprend que le dernier éléphant de son pays a été abattu en 2002 et entraîne les spectateurs à travers les parcs de la Rusizi, de la Kibira et de la Ruvubu pour qu’ils se rendent compte du trésor écologique et touristique du pays ainsi que des multiples dangers qui le menacent.

Ses documentaires abordent l’histoire du continent « sans regard exotique ».

La même année, il tourne La Mère et l’Ange, portrait d’une militante des droits des séropositifs, Jeanne Gapiya. Guidée par l’esprit de son enfant décédé, elle est la première femme burundaise à avoir osé déclarer publiquement sa séropositivité dans les années 1990, à une époque où le sida était encore considéré comme honteux. De cet aveu aux actions qu’elle a menées depuis, « vous vous rendez compte qu’il y a plein de gens dont elle a sauvé la vie », résume l’auteur.

Enfin, en 2010, alors que le pays s’apaise, sort Histoire du Burundi, un documentaire retraçant l’évolution du pays de 1850 à 1962, que Léonce Ngabo a réalisé à partir d’archives audiovisuelles numérisées, officielles et privées, collectées au Burundi, en Belgique et en Allemagne. Est-ce cela qui finit par convaincre les sceptiques ? En tout cas, en 2009, le Festival international du cinéma et de l’audiovisuel du Burundi (Festicab) voit enfin le jour. « Cette première édition, réalisée avec la mission française de coopération à Bujumbura, était burundo-burundaise, une espèce de fourre-tout, où on a même projeté des clips », se souvient son président. Depuis, le Festicab a fait du chemin. En plus des cinq salles situées à Bujumbura, il touche aussi les villes de Gitega (Centre), Ngozi (Nord), Ruyigi (Est) et Rumonge (Sud-Ouest).

Le palmarès du Festicab 2012

Dix longs-métrages et 12 courts-métrages de fiction ainsi que 19 documentaires étaient en compétition dans la catégorie internationale du 4e Festival international du cinéma et de l’audiovisuel du Burundi (Festicab), du 15 au 22 juin. Le trophée Ingoma du meilleur long-métrage a été remporté par The First Grader, du Britannique Justin Chadwick, et celui du meilleur réalisateur par le Rwandais Kivu Ruhorahoza, pour Matière grise. Le film Mwansa the Great, de la Zambienne Rungano Nyoni, a été élu meilleur court-métrage de fiction, et Justice for Sale, des Néerlandais Ilse et Femke Van Velzen, meilleur documentaire. Dans la catégorie nationale (7 courts-métrages de fiction et 7 documentaires en compétition), le trophée du meilleur court-métrage a été attribué à Joseph Ndayisenga, pour Nitwa Rehema, celui du meilleur documentaire à Evrard Niyomwungere, pour Suzanne, et le prix CFI à Étranger chez soi, de Queen Belle Monique Nyeniteka et Éloge Kaneza. C.M.

Objectifs clairs

De plus en plus ouvert à l’international, le Festicab a fait projeter, du 15 au 22 juin, une cinquantaine de films de fiction, d’animation ou documentaires, venus des quatre coins du continent et de la planète, en plus de la cinquantaine de films en compétition (lire encadré). Outre l’actrice et réalisatrice burkinabè Aminata Diallo-Glez, marraine de cette quatrième édition, le Festicab a accueilli dans son jury le Congolais Jean-Michel Kibushi (qui a créé à Kinshasa le studio de cinéma d’animation Malembe Maa), la productrice tunisienne Lina Chaabane (directrice de Nomadis Images), le Zimbabwéen Keith Shiri (fondateur du festival Africa at the Pictures, à Londres) ou encore Sham-Jeanne Hakizimana, réalisatrice et directrice des programmes à la Radio télévision nationale du Burundi (RTNB).

Les objectifs de Léonce Ngabo sont clairs. Il s’agit de favoriser l’éclosion d’un cinéma burundais, de permettre à ses protagonistes – réalisateurs, scénaristes, techniciens, comédiens, producteurs… – de se former avec l’appui de professionnels locaux et étrangers (comme la Fondation européenne pour les métiers de l’image et du son ou Canal France International), et de financer leurs projets en mobilisant des partenaires institutionnels et privés. À 61 ans, le réalisateur a quant à lui deux films en gestation : L’Expérience du ciel, une fiction consacrée à l’évolution du Burundi, qu’il mûrit depuis 1994, et Le Revers, un regard sur ses années au Canada.

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