Fermer

Togo : sexus boycottus

par

Ancien journaliste à Jeune Afrique, spécialiste de la République démocratique du Congo, de l'Afrique centrale et de l'Histoire africaine, Tshitenge Lubabu écrit régulièrement des Post-scriptum depuis son pays natal.

Plusieurs milliers de femmes de l'opposition ont défilé dans les rues de Lomé, le 20 septembre. © AFP

Vous le savez déjà : vers la fin du mois d'août, les nanas togolaises de l'Alliance nationale pour le changement (ANC), membre du Collectif sauvons le Togo (CST), ont lancé une campagne de sept jours sans rapports sexuels avec leurs maris ou amants. Folles, ces Togolaises ? A priori non.

Elles ont pensé que des hommes ainsi sevrés n’hésiteraient pas à descendre massivement dans les rues pour manifester contre le régime de Faure Gnassingbé. C’est du moins le calcul d’Isabelle Améganvi, avocate et présidente de l’ANC, qui a affirmé que la grève du coït est « une arme redoutable ». On peut en déduire que la libido des mâles togolais est tellement débridée qu’une semaine sans câlins est synonyme d’atroces souffrances. Mais, aux dernières nouvelles, l’opération n’a pas récolté le succès escompté. La preuve : Faure Gnassingbé est toujours confortablement assis dans son fauteuil.

À mon humble avis, la campagne aurait pu réussir si certains préalables avaient été remplis. D’abord, concilier les intérêts de la « mère supérieure » (l’épouse légitime en argot kinois) avec ceux du premier, deuxième, troisième… je ne sais plus combientième « bureau » (la maîtresse). Imaginez-vous un seul instant un bureau éconduisant son amant au moment où il est au régime sec ? N’est-ce pas pour elle l’occasion de prendre de l’avance sur sa rivale ? Ensuite, il fallait convaincre les péripatéticiennes de bien se tenir et les dédommager, au préalable, pour l’énorme manque à gagner. Enfin, persuader toutes les midinettes en chaleur, toutes les élèves et étudiantes en quête de points, toutes les demandeuses d’emploi, toutes les secrétaires en mal de promotion et d’augmentation de ne pas se laisser enivrer par les phéromones. Il aurait fallu, je pense, un travail de longue haleine pour ce combat politique où les préoccupations des unes ne sont pas nécessairement celles des autres.

J’entends dire qu’une campagne de ce type avait marché au Liberia, en 2002, lorsque Leymah Gbowee, colauréate du prix Nobel de la paix l’année dernière, avait poussé Charles Taylor à associer les femmes aux pourparlers de paix. Qu’en 2008 une coalition d’ONG féminines kényanes avait réussi à contraindre le président Mwai Kibaki et le Premier ministre Raila Odinga, qui s’évitaient comme la peste, à se rencontrer et à dialoguer. Qu’en 2011, en Colombie, une grève du sexe longue de trois mois avait fini par pousser le gouvernement à accepter la construction d’une route destinée à désenclaver un petit village dénommé Santa María del Puerto de Toledo de las Barbacoas (!). Manifestement, ces dames s’étaient mieux organisées que leurs camarades togolaises. Elles étaient plus déterminées. Ce que femme veut, homme doit.

Dans la culture bantoue, le postérieur dénudé d’une femme montré en public porte malheur.

Les Togolaises ont réussi, malgré tout, un exploit : maudire les hommes comme le font les Bantoues. Pendant les manifestations, elles ont baissé leurs pantalons ou retroussé leurs pagnes, incliné le buste tout en tournant le dos aux hommes, avant de montrer leur postérieur. Dans la culture bantoue, le postérieur dénudé d’une femme montré en public porte malheur. Pour les cartésiens, c’est-à-dire ceux qu’on considère comme des disciples de Descartes alors qu’ils ne l’ont jamais lu, il n’est pas possible de croire à de telles inepties. Inepties ou pas, pareil geste n’est pas banal : c’est une arme redoutable pour ceux qui y croient.

Déjà 150 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici